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Au-delà du re-père

 

Version écrite de l’intervention au colloque Habib Bourguiba, une mémoire d’avenir, organisé à Sousse les 8 &9 novembre 2023 par les Universités de Sousse et de Rouen.  

Merci à l’équipe organisatrice du colloque de me donner l’occasion de réfléchir à Habib Bourguiba (1903-2000) comme objet de connaissance. Plus de 23 ans après sa disparition, l’homme politique, leader nationaliste et premier président de la République tunisienne reste présent dans l’espace mental collectif et sous plusieurs aspects[1] ; le considérer comme un sujet/objet de connaissance est d’autant plus intimidant qu’il représente un des symboles de la Tunisie actuelle, une figure qui plane sur la scène politico-médiatique comme sur le référentiel historique.

Ma contribution ne prétend pas mettre fin à une situation qui dépasse chacun et chacune d’entre nous parce qu’elle émane d’une condition partagée et d’un recul encore insuffisant. Je souhaite attirer l’attention et orienter le débat sur un moment de notre histoire en train de se faire (par nous et à travers nous) pour comprendre ce qui est à l’œuvre quand on évoque Bourguiba, quand on le cite dans une déclaration politique, quand on rapporte une scène vécue à ses côtés ou racontée par des témoins, quand on commente un discours, voire quand on lui consacre une rencontre « scientifique ».

Le personnage est régulièrement convoqué après 2011. Deux colloques récents : Bourguiba, le réformateur (1er et 2 juin 2022)[2] et Bourguiba, le fondateur (1er, 2 et 3 juin 2023)[3] ont rassemblé à l’Académie Bayt Al Hikma une série de témoins et d’analystes qui ont abordé de nombreux aspects de la vie et de l’œuvre du personnage. Les débats se sont déroulés sur fond d’une actualité locale et régionale nourrie ; plusieurs « messages » (scolarisation gratuite et obligatoire, mesures de santé publique, orientations économiques, maintien du bilinguisme arabe/français, pédagogie du développement, unification du système judiciaire, soutien des Etats-Unis…) résonnant avec les préoccupations civiques actuelles (place du droit et des institutions, crise de l’enseignement, impact de l’islam politique, aptitudes à la démocratie…) meublent la nostalgie d’un zaïm, à l’image et au verbe encore inégalés dans certains souvenirs.   

Je ne m’exclus pas d’une attitude mentale – abstraite et inexpliquée –  enracinée dans la conscience de ce que, comme Tunisienne de ma génération, je peux devoir à cet ordonnateur de l’Etat tunisien. Les acquis existentiels (l’enseignement gratuit et obligatoire, le droit de vote, la portée du Code du statut personnel sur la vie privée et publique, la légalisation du planning familial, l’appréciation du rapport de forces Israël/Palestine…) font partie d’un héritage difficile à nier comme à soupeser objectivement dans l’évolution sociale globale de la Tunisie contemporaine.

Cette limite acceptée, je propose de revenir sur la manière dont l’ombre de Bourguiba s’inscrit dans notre logiciel politique en gardant à l’esprit la perspective de transformer sa présence inévitable dans les débats et les multiples évocations de sa mémoire en une attitude réfléchie afin de construire une capacité d’analyse et de mise en perspective de l’homme dans son temps.

Faire écrire l’histoire

© Débat Tunisie (site web).

Un des traits caractéristiques de l’itinéraire de Bourguiba réside dans le fait qu’il a tenté d’inscrire, de plusieurs façons, son histoire dans celle du pays[4]. Le culte de sa personnalité institutionnalisé par une présidence à vie (1974) a été un des moyens d’empêcher l’avènement du pluralisme politique qui a pu pointer en 1971 et 1981, sans parvenir à mettre fin au régime du Parti-Etat. 

Le rapport de Bourguiba au passé et à l’écrit, son goût pour l’histoire des grands hommes (pas des femmes !) et son désir de participer à construire une forme d’immortalité pèsent sur la composition d’une histoire « objective ». Même si l’aide de collaborateurs et compétences a été mise à contribution, l’histoire officielle a senti le besoin de construire une légitimité universitaire. Bourguiba a sollicité de jeunes agrégés pour écrire l’histoire de la Tunisie : Béatrice Slama (1923-2018), Hichem Djaït (1935-2021), Mohamed El Hédi Chérif (1932-2021) ont orienté leurs travaux vers des sujets éloignés de l’histoire de la colonisation/décolonisation. En 1974, une section « Histoire du mouvement national » est créée au sein du Centre de Recherches Economiques et Sociales (CERES)[5]. Moncef Chenoufi (agrégé et docteur en lettres arabes, 1934-2021), directeur de cette section, est chargé de coordonner un Programme national de recherche (PNR) d’une « Histoire du mouvement national ». Composé de deux commissions, tunisienne et française, le projet tient son premier colloque en mai 1979, sous l’égide scientifique de l’historien français Charles-André Julien[6].

J’ai rejoint en 1982 cette expérience universitaire qui, en répondant aux circonstances de l’époque, a fourni, à ce jour, un fonds d’archives microfilmées, des rencontres, des publications (actes de colloques, bulletin Watha’iq, revue Rawafid…), des témoignages oraux (recueillis et enregistrés). L’activité académique de l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie contemporaine[7] se poursuit malgré l’arrêt du mouvement de transfert des archives venant des centres français (Ministère des Affaires Etrangères, Paris et Nantes ; Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence ; Service Historique de l’Armée de Terre, Vincennes…) qui ont lancé le projet de recherche rattaché au Ministère de l’Enseignement Supérieur tunisien et converti en institut de recherche en 1990. La complémentarité de ce fonds microfilmé avec celui des Archives Nationales de Tunisie[8] permet d’avancer sur la connaissance de Habib Bourguiba. On a cependant besoin de nouvelles archives. 

Au-delà de l’investigation, c’est questionner la documentation d’époque, les photos, films, objets, ouvrages et articles de journaux ou revues, qui pourrait enrichir hypothèses et interprétations. Vingt-trois ans après sa mort et douze ans après le tournant de 2011, qu’a-t-on découvert comme sources sur la vie de Bourguiba ? Qu’a-t-on appris de plus sur ses idées et actions ? A-t-on avancé sur la connaissance contextualisée du personnage ?

Sources et témoignages après 2011

La statue de Habib Bourguiba de retour sur l’avenue du même nom. © African Manager, 2016.

Des écrits ont paru depuis 2011, notamment des essais et autobiographies citant Habib Bourguiba, rapportant ses dires ou l’expérience vécue auprès de lui. Les auteurs appartiennent à la tranche générationnelle  qui a adhéré à son projet et constitué le vivier dans lequel l’homme d’Etat a recruté ses collaborateurs : Chédli Klibi (1925-2020)[9], Ahmed Mestiri (1925-2021)[10], Amor Chédli (1925-2019)[11], Mohamed Lamine Chebbi (1917-1974)[12], Hédi Baccouche (1930-2020)[13], Abdelaziz Kacem (1933-)[14], Béchir Ben Yahmed (1928-2021)[15], Taïeb Baccouche (1944-)[16], ont publié des témoignages, en langue française pour la plupart, parfois en arabe et en français.

 

Ministres et compagnons de Bourguiba n’ont pas tous composé des mémoires. Ecrits sur le mode : Bourguiba et moi, ce que j’ai vu et/ou entendu…, ces récits apportent une couche de narrations qui ajoutent, répondent ou infirment des informations extraites des discours[17] ou des commentaires qu’ils ont suscités. Même si la saga du « Combattant suprême » a été relativisée par des récits[18] qui ont atténué la légende dorée d’un « si long règne »[19], le registre d’interprétations demeure sans grandes révélations ni interrogations renouvelées[20].   

Dans l’espace public, les statues de Bourguiba se sont ranimées après avoir été abandonnées sous Ben Ali (1936-2019) : celle de l’avenue Bourguiba à Tunis revient à sa place fin mai 2016, après une éclipse de trente ans[21]. Par ce geste symbolique, Béji Caïed Essebsi (1926-2019)[22] renforce une identification à Habib Bourguiba soigneusement mise en scène depuis son retour en politique en mars 2011 jusqu’à son élection en décembre 2014.

Le développement des réseaux sociaux depuis 2011 a contribué au dégel en mettant en circulation textes, photos, vidéos, extraits de discours[23], émissions radio et télé, interviews, documentaires officiels et jusqu’à des fragments des Actualités françaises puis tunisiennes[24].Ce matériel a pu alimenter une série de magazines spéciaux, de biographies romancées, d’entretiens croisés produits par la télévision nationale tunisienne[25] ; les chaînes Al Jazeera[26], Al ‘Arabiyya[27], plus équipées en moyens techniques et financiers, participent à cette mise au jour. Des extraits de discours de Bourguiba sont souvent évoqués à l’appui : on attend un travail complet et suivi sur ce matériau qui présente la particularité d’avoir été enregistré puis transposé en arabe littéraire et traduit en français. Les fonds de la Radio Télévision Tunisienne (RTT) comme ceux de la Société Anonyme de Production et d’Exploitation Cinématographique (SATPEC) sont-ils ouverts à l’inventaire et à l’exploitation d’une ressource qui offre l’opportunité d’observer, sur plusieurs décennies, les constantes, les contradictions et revirements qui ont marqué la parole du militant puis de l’homme d’Etat ?          

A la recherche de corpus inexplorés 

Lettre de Bourguiba à Mathilde et à “Bibi”, en 1941. © Leaders.tn

Si Bourguiba a fait écrire son histoire, l’intelligibilité du personnage se cache dans une individualité d’autant moins connue qu’il a donné l’impression de la raconter. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui participent à faire perdurer des ombres sur sa personnalité. Au-delà de ses interventions improvisées ou construites, dites ou jouées, transcrites en arabe littéraire puis traduites en français[28], il y a un homme qui est passé par plusieurs âges, a traversé différentes époques et joué des rôles dans des situations distinctes. Nous manquons à ce jour de traces écrites ou audiovisuelles permettant de situer ce Tunisien du XXe siècle dans les mentalités et la psychologie de son temps. Son histoire personnelle est tissée d’informations sur l’enfance de ce huitième membre d’une fratrie monastirienne de condition modeste [29] ; les détails racontés dans les conférences de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI)[30], et la biographie de Bessis et Belhassen (2012) sont probablement rapportés oralement. Les problèmes de santé et les crises psychiques qui se multiplient après l’échec de l’expérience des coopératives (1969) atténuent l’image d’être d’exception édifiée par l’entourage et l’esprit de la compilation d’archives sélectionnées par Mohamed Sayah[31].

Bourguiba se laisse aller à raconter ses premières amours, à évoquer des détails de son anatomie dans les « cours » de 1973, quitte à faire sourire ou à se faire « censurer » dans les versions imprimées de ses textes. On mesure aujourd’hui les rôles déterminants joués par sa première épouse Mathilde Lorain (1890-1976) durant la période parisienne puis de son combat anti-colonial[32]. Elle adopte le prénom de Moufida en 1956 et leur divorce a lieu pendant l’été 1961. Le rôle de Wassila Ben Ammar (1912-1999), rencontrée en 1943 et épousée en 1962 est plus franchement politique[33]. On ne peut s’empêcher de penser que ces deux épouses ont quasiment été « répudiées », chacune d’une façon particulière. De la part de celui qui tenait plus que tout à inscrire la mention « Libérateur de la femme tunisienne » sur le frontispice de son mausolée à Monastir et qui, en promulguant le Code du Statut personnel, a permis aux femmes tunisiennes de demander le divorce, cela représente un paradoxe de l’histoire, une énigme psychologique. L’homme appelle à être mieux cerné.

Grâce à Hédi Jellab, directeur des Archives Nationales de Tunisie, j’ai pu prendre connaissance d’un ensemble de 69 lettres cédées par Meryem Laouiti Bourguiba, aux Archives Nationales de Tunisie en janvier 2020, numérisées et consultables. Envoyées par Habib Bourguiba à Mathilde entre 1940 et 1942, elles renferment cinq télégrammes (pour des vœux de bonne santé ou de bonnes fêtes) et deux lettres adressées à sa belle-sœur (en novembre 1941). Le chef du Néo-Destour est alors incarcéré dans la prison militaire du Fort Saint Nicolas[34], en pleine deuxième guerre mondiale, une période sur laquelle les connaissances historiques restent assez limitées, faute d’archives connues. Plusieurs cartons emportés pendant l’Occupation allemande de la Tunisie (17 novembre 1942-13 mai 1943), transférés en Allemagne puis à Saint-Petersbourg ont été reversés dans les collections du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes[35].

Ces lettres de plusieurs pages sont écrites dans un style vibrant, avec un vocabulaire vivant et tendre[36] qui ne laisse pas prévoir que l’auteur est capable d’engager une romance avec Wassila Bourguiba dans un avenir proche[37]. On peut y lire différentes facettes du tempérament du détenu : le mari qui s’appuie sur sa femme et la soutient envers la famille, le père en attente de marques d’affection filiale, le frère attentionné, le militant nationaliste qui ne perd pas espoir. 

Un élément constant court tout au long de la correspondance : la composition des colis que chaque détenu peut recevoir une fois par mois. Bourguiba aime les kaâk (gâteaux secs) de sa sœur, réclame du bochmat (pain grillé), précise la marque de dattes qu’il préfère, régule les quantités d’huile, de miel et d’harissa, commande halwa et chocolat pour son frère Mahmoud… Il réclame une photo de Mathilde et de Bibi et s’il se plaint de coups de froid, se fait toujours rassurant. C’est la voix et le langage d’un mari tunisien ordinaire, bien de son époque, préoccupé par les dates d’arrivée des colis et par leur contenu, au point d’en oublier parfois les difficultés matérielles du monde extérieur et le coût de ses commandes sur ses proches.  

Ces écrits enflammés ouvrent des fenêtres sur la vie presque séculaire d’un Tunisien du XXème siècle. Ils appartiennent à un registre d’expression de soi qui appelle à regarder Habib Bourguiba autant comme un produit de l’histoire tunisienne contemporaine que comme un acteur qui aura impulsé des transformations et entraîné des effets variables sur le cours de l’Etat et de la société.  

Habib Bourguiba est un personnage saturé de mémoire, malgré (ou à cause de ?) la profusion des discours de/sur lui, les dilemmes et scissions soulevés ainsi que l’éclipse imposée par son successeur Ben Ali. Si le titre de cette rencontre (Mémoire d’avenir) nous invite à cultiver la survivance de l’homme, je conclurai en disant que nous avons également besoin de nous affranchir de cette mémoire encombrante afin de construire une histoire raisonnée du passé dont il fait partie, sans le désir de le reproduire.

 

Hammam-Lif, le 31 décembre 2023

Texte publié dans Habib Bourguiba : Une mémoire d’avenir, Actes du colloque international de Sousse, novembre 2023, Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sousse, 2024, pp. 27-34.

Additif bibliographique

Hassan Arfaoui, La revanche de Bourguiba, Tunis, Appollonia, 2017.

Hédi Baccouche, En toute franchise, Tunis, Sud Editions, 2018.

Taïeb Baccouche, Bourguiba tel que je l’ai connu. Révélations d’entretiens à propos de la crise syndicale, Tunis, Leaders, 2021. En arabe et en français.

Tahar Belkhoja, Les bâtisseurs de la nation, Tunis, Sotepa Graphic, 2023.

Mohamed Ben Salem, L’antichambre de l’indépendance 1947-1957, Tunis, Cérès Editions, 1988.

Sliman Ben Sliman, Souvenirs politiques, Tunis, Nirvana, 2017 (réédition). 

Béchir Ben Yahmed, J’assume, Monaco, Editions du Rocher, 2021.

Sophie Bessis & Souhayr Belhassen Bourguiba, Tunis, Elyzad, 2012 (réédition).

Habib Bourguiba Jr, Notre histoire. Entretiens avec Mohamed Kerrou, Tunis, Cérès Editions 2013. Traduit en arabe en 2019.

Béji Caïd Essebsi, Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, Tunis, Sud Editions, 2009.

Khelifa Chater,  L’ère Bourguiba, Tunis, MC Editions, 2012.

Amor Chédli, Bourguiba tel que je l’ai connu, de la lutte pour l’Indépendance à la prise de pouvoir par Ben Ali, Tunis, Berg International, 2013.

Mohamed Lamine Chebbi, Journal d’un député. Ancien ministre de Bourguiba août 1959-février 1962, Tunis, Nirvana, 2014.

Noureddine Dougui, Wassila Ben Ammar, La main invisible, Tunis, Sud Editions, 2020.

AntoineHatzenberger, « Bourguiba d’une prison l’autre  », L’Année du Maghreb, 20 | 2019, 243-259. https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4833

Chédli Klibi, Radioscopie d’un règne, préf. Jean Daniel, Tunis, Déméter, 2012.

Abdelaziz Kacem, Bourguiba Elmostami’ al akbar [L’auditeur suprême], Tunis, Cérès Editions, 2022.

Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah. L’acteur et le témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012, (en arabe).

Bertrand Le Gendre, Bourguiba, Paris, Fayard, 2019.

Mahmoud Materi, Itinéraire d’un militant (1926-1942), Tunis, Cérès, 1992.

Albert Memmi, An I, Edité et annoté par Guy Dugas, Paris, CNRS éditions, Biblis, 2017.  

Ahmed Mestiri, Témoignage pour l’histoire, en arabe et en français, Tunis, Sud Editions, 2013.

Mohamed Salah Mzali, Au fil de ma vie, suivi de : Elyès Jouini, Mohamed-Salah Mzali. L’intellectuel et l’homme d’État, Tunis, Cérès Editions/ IRMC/ Bayt al Hikma, 2023.

Dits et écrits de Habib Bourguiba

Discours 

-31 volumes en arabe et 23 volumes en français ont été publiés en 1982 par le Secrétariat d’Etat à l’Information, sous l’égide de Mohamed Sayah.

-Bourguiba Habib, 1985-1987, Ma vie, mon œuvre, Paris, Plon, 3 vol. reprend la version française. 

-Habib Bourguiba, Ma vie, mes idées, mon combat, Tunis, secrétariat d’État à l’Information, 1984 (9 conférences de l’IPSI, 1973).

Films et documentaires

Hichem Ben Ammar, Bourguiba de retour, Documentaire, 55’, 2017.

 NOTES

[1] « La présence de l’absent », https://hctc.hypotheses.org/1495 . Paru dans Le Quotidien d’Oran, 7 avril 2015, p. 15. Version arabe  publiée dans Essafir el ‘arabi, 22 mai 2016 et traduit en anglais pour le magazine The Arab Weekly, 8 avril 2016, p. 15.

[2] On peut suivre l’enregistrement de la rencontre organisée avec l’Association des études bourguibiennes sur le lien suivant : https://www.beitalhikma.tn/fr/habib-bourguiba-le-reformateur01-02-juin-2022/

[3] Plusieurs liens permettent d’accéder aux travaux de la rencontre sur la chaîne YouTube de Bayt al Hikma: https://www.youtube.com/watch?v=1Oyfqg42nUQ , https://www.youtube.com/watch?v=M8mN1-mkAzY

[4]Bendana Kmar, « Relire les biographies de Bourguiba : Vie d’un homme ou naissance d’une nation ? », Alfa Maghreb et sciences sociales, n°1, Biographies et récits de vie [en ligne], Tunis, Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain, 2005, pp. 107-118, http://books.openedition.org/irmc/628 

[5] Bendana Kmar, “Profession historien en Tunisie : l’histoire contemporaine, entre institutions et recherche”, Etudes sur l’Etat, la culture et la société dans l’espace arabo-musulman. Mélanges offerts au Professeur Abdejellil Temimi, Tunis, CERES, Tome II, 2013, pp. 197-223. ; idem, ” L’entrée de l’histoire du mouvement national tunisien à l’université”, Penser le national au Maghreb et ailleursFatma Ben Slimane et Hichem Abdessamad (dir), Tunis, Arabesques éditions/Laboratoire Diraset, 2012, pp. 265-280.

[6] Chenoufi, Moncef, « Charles-André Julien, initiateur du Programme National de Recherche (P.N .R) en histoire de la Tunisie contemporaine », Hespéris Tamuda, 1997, vol. XXXV, fascicule. 1 (spécial), pp. 67-70.

[7] La dénomination de l’institut a changé en 2014 : https://ishtc.rnu.tn/

[8] Mohamed Sayah a exploité, en historiographe officiel, les Archives du Gouvernement Général de Tunisie pour en extraire une documentation spéciale  reconstituée en une série intitulée « Mouvement national » actuellement aux Archives Nationales de Tunisie.

[9] Radioscopie d’un règne, préface de Jean Daniel, Tunis, Déméter, 2012.

[10] Témoignage pour l’histoire, en arabe et en français, Tunis, Sud Editions, 2013.

[11] Bourguiba tel que je l’ai connu, de la lutte pour l’Indépendance à la prise de pouvoir par Ben Ali, Tunis, Berg International, 2013.

[12] Journal d’un député. Ancien ministre de Bourguiba août 1959-février 1962, Tunis, Nirvana, 2014.

[13] En toute franchise, Tunis, Sud Editions, 2018.

[14] Bourguiba Elmostami’ al akbar [L’auditeur suprême], Tunis, Cérès Editions, 2022.

[15] J’assume, Monaco, Editions du Rocher, 2021.

[16] Bourguiba tel que je l’ai connu. Révélations d’entretiens à propos de la crise syndicale, Tunis, Leaders, 2021. En arabe et en français.

[17] Les discours sont une source encore sous-exploitée : 31 volumes en arabe et 23 volumes en français ont été publiés en 1982 par le Secrétariat d’Etat à l’Information, sous l’égide de Mohamed Sayah. L’ensemble édité à Paris sous le titre : Bourguiba Habib, 1985-1987, Ma vie, mon œuvre, Paris, Plon, 3 vol. reprend la version française.  

[18] Mohamed Ben Salem, L’antichambre de l’indépendance 1947-1957, Tunis, Cérès Editions, 1988 ; Mahmoud Materi (1897-1972), Itinéraire d’un militant (1926-1942), Tunis, Cérès, 1992 ; Sliman Ben Sliman (1905-1986), Souvenirs politiques, Tunis, Nirvana, 2017 (réédition) ;  Albert Memmi, An I, Edité et annoté par Guy Dugas, Paris, CNRS éditions, Biblis, 2017.  

[19] Titre de la seconde partie de la biographie de Sophie Bessis & Souhayr Belhassen rééditée en 2012, Bourguiba, Tunis, Elyzad.

[20] L’essai L’ère Bourguiba, Tunis, MC Editions, 2012 de l’’historien Khelifa Chater n’apporte pas de documentation nouvelle.

[21] Hichem Ben Ammar, Bourguiba de retour, Documentaire, 55’, 2017.

[22] Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, Tunis, Sud Editions, 2009.

[23] Les conférences de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) de 1973 (publiées sous le titre Habib Bourguiba, Ma vie, mes idées, mon combat, Tunis, secrétariat d’État à l’Information, 1984) font partie de cette matière audio-visuelle révélée au public.

[24] Cérémonie du contrat de mariage de Habib Bourguiba & Wassila Ben Ammar, 12 avril 1962, Municipalité de La Marsa, https://www.facebook.com/watch/?v=393055416118633

[25] Projection d’un documentaire télévisé de 1973 : https://www.youtube.com/watch?v=Kh1iR1PJrEc  ; Dawlat al-istiqlal  Anouar wa dhila [L’Etat de l’indépendance Lumières et ombres], https://www.youtube.com/watch?v=Es2rl6rL5do ;  https://www.youtube.com/watch?v=yBAtPL8frZ0

[26] Dans la série Chahed ‘ala el ‘asr [Témoin de son temps], l’ensemble des entretiens Ahmed Mansour/Ahmed Mestiri : https://www.youtube.com/watch?v=IkHwU51xoO0

[27] Exemple : la série produite par la télévision El ‘arabiyya : Zamen Bourguiba [L’ère Bourguiba] https://www.youtube.com/watch?v=6vA7FkJBIV8

[28] Cet aspect de la fabrication des archives de/sur Bourguiba mérite un travail en soi.

[29]Cinq garçons : Mohamed, Ahmed, M’hamed, Mahmoud, Younès et deux filles : Néjia et Mongia (Aïcha ?)

[30] Peut-on accréditer l’hypothèse que les mémoires de Mohamed Salah Mzali publiés en 1972 ont incité Bourguiba à prendre la parole ? Cf. Mohamed Salah Mzali, Au fil de ma vie, suivi de : Elyès Jouini, Mohamed-Salah Mzali. L’intellectuel et l’homme d’État, Tunis, Cérès Editions/ IRMC/ Bayt al Hikma, 2023.

[31] Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah. L’acteur et le témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012, (en arabe).

[32] Habib Bourguiba Jr, Notre histoire. Entretiens avec Mohamed Kerrou, Tunis, Cérès Editions 2013. Traduit en arabe en 2019.

[33] Noureddine Dougui, Wassila Ben Ammar, La main invisible, Tunis, Sud Editions, 2020. Compte rendu in : « Wassila Ben Ammar : Une Tunisienne en politique », IBLA 226, 2020, pp. 288-292, https://hctc.hypotheses.org/2832

[34]  Antoine Hatzenberger, « Bourguiba d’une prison l’autre  », L’Année du Maghreb, 20 | 2019, 243-259. https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4833

[35] Cf. Bertrand Le Gendre, Bourguiba, Paris, Fayard, 2019.

[36] Parmi les termes d’adresse utilisés : « Ma très chère », Ma Titi chérie », « Bien chère », « Ma bien aimée », « Ma chérie », « Ma bien chère Mathilde », « Ma mienne chérie », « Mon aimée », « Ma chère Titilde »….

[37] Bourguiba évoque dans un discours de 1973 son « coup de foudre » pour Wassila rencontrée en 1943 à Hammam-Lif.

Couverture : Statue de Habib Bourguiba à Monastir. © Photo de Habib M’henni, 2016.

Bourguiba : Revisiter l’histoire

Depuis 2011, on ne cesse d’évoquer Bourguiba, en partie pour oublier l’inertie qui a accompagné, pendant treize ans, sa mise à l’écart. Il a vécu entre le 7 novembre 1987 et le 6 avril 2000 au milieu d’un long silence entrecoupé d’apparitions télévisées, orchestrées une fois par an, pour faire croire que son successeur le vénérait. On croyait stopper l’histoire ou en décider.

Produit et acteur de l’histoire

Les visites de ses proches lui étaient comptées, celles des personnalités étrangères soumises à autorisation, se sont peu à peu réduites, tandis que le peu de voix tunisiennes qui se sont fait entendre pour dénoncer l’isolement du vieux leader, se sont perdues dans l’apathie de l’époque.

Sa mort aurait pu donner lieu à un adieu national, un sursaut qui aurait compensé en son temps un peu de cet abandon. Alors que les Tunisiens, soudain frappés par la nouvelle de sa mort, attendaient une cérémonie réparatrice, celle-ci a été confisquée par un pouvoir craignant toujours marques d’affection démesurées ou débordements. On a arrangé des funérailles sans spontanéité ni panache, réduites au minimum visuel et transmises en différé, afin de contrôler les images, comme pour n’importe quel journal télévisé. Les caméras étaient chargées de prouver qu’on avait rendu les honneurs dus au personnage, de montrer la brochette d’émissaires venus de partout et de capter l’émotion de la foule, juste ce qu’il faut.

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Bourguiba et le droit : le difficile passage de l’individu au citoyen

Billet de 1 dinar tunisien à l'effigie de Bourguiba

Billet de 1 dinar tunisien à l’effigie de Bourguiba

La réputation de la Tunisie est fréquemment associée à Habib Bourguiba, leader charismatique qui a institué le Code du Statut Personnel en août 1956, à peine cinq mois après la déclaration de l’indépendance (mars 1956). Après la suppression légaliste du Protectorat, la reconquête nationale du droit s’effectue à l’épreuve de réformes politiques et sociales. A côté de la libération de la femme, une série de mécanismes institutionnels charpentent la vie politique du jeune Etat indépendant, imprimant l’évolution de la société tunisienne.

Le CSP, levier sociologique

Le Code du Statut Personnel met en place des dispositions juridiques clés pour un processus de réforme sociale au long cours. Ce faisant, il fournit à Bourguiba l’occasion de se positionner culturellement et politiquement contre l’establishment religieux, alors même que le texte s’inspire d’un projet préalable de Zaytouniens éclairés sur la nécessité de suivre le sens pris par la mutation des relations matrimoniales dans le pays. La législation de l’Etat national s’inscrit dans une interprétation jurisprudentielle (Ijtihad) du Coran et de la Sunna mais dépasse al majjalla achar’iyya en ciblant trois nœuds : interdiction de la polygamie, fixation de l’âge au mariage et remplacement de la répudiation par le divorce obligatoirement prononcé par un tribunal. Les conséquences de ces dispositions sur les rapports juridiques et sociaux sont considérables, notamment au sein de la cellule familiale où une pratique égalitaire des droits entre l’homme et la femme commence à se bâtir au quotidien.

Le régime patriarcal ne pouvait pas être menacé par ces orientations mais la Tunisie émerge à partir des années 1960, comme un pays où se généralise une modernité réservée ailleurs dans le monde arabe et musulman et, dans le meilleur des cas, à des couches sociales privilégiées. En imposant de respecter l’exclusivité du lien matrimonial, le levier juridique instaure un terrain d’égalité entre les hommes et les femmes dans le cadre familial. De cette façon, l’expérience tunisienne brûle des étapes sur la voie de l’affirmation d’un individu nouveau. Dans la veine réformiste et rationaliste qui travaille l’élite tunisienne depuis le XIXe siècle, le geste autocratique de Bourguiba ouvre la voie à une pédagogie concrète de la contestation légaliste des droits dans la sphère familiale. L’essor des classes moyennes et la diffusion d’une culture urbaine vont progressivement banaliser le modèle conjugal par le nombre, l’exemple et la loi, au-delà de Tunis et des grandes villes.

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De Thâalbi à Bourguiba

Thaâlbi, Bourguiba et Sfar en 1937

Thaâlbi, Bourguiba et Sfar en 1937

Parmi les phénomènes observés au cours de cette transition, le retour de l’image et de la mémoire de Bourguiba est un des plus frappants. J’ai pointé cette tendance dans un article paru sur La Presse de Tunisie du 12 avril 2011 : « Le retour de Bourguiba : Réveil du politique ou effet de mémoire ? ». Deux ans après, ce culte enfle sur la scène médiatique et politique tunisienne, mêlant effets de mémoire et enjeux politiciens.

Ben Ali a fait des funérailles de Bourguiba (mort le 6 avril 20o0) une corvée protocolaire, aux dimensions des seules caméras autorisées à reproduire des obsèques officielles, compassées et expéditives. Des millions de Tunisiens même accommodés du règne de Ben Ali n’ont pas digéré qu’on les empêche de donner libre cours à un deuil qui aurait pu être une première communion, après le coup d’état de novembre 1987, vécu passivement.

Treize ans après, cette manœuvre et la déception qu’elle a causée continuent à « façonner» la présence de Bourguiba dans le discours politique et médiatique. Et si les funérailles de Chokri Belaïd (assassiné le 6 février 2013) ont donné lieu à une grande émotion, l’atmosphère chargée a capté cette disparition comme un combustible de plus dans la flamme mémorielle. A un moment où le pays peine à trouver une direction, la confusion des sentiments  règne sur les esprits. L’élimination de cet opposant à Bourguiba et le deuil qu’il a suscité attisent les antagonismes sur fond de querelles de leadership.

L’article ci-dessous remonte à un moment de l’histoire de la Tunisie contemporaine, où la genèse du nationalisme a été le cadre d’un apprentissage de la politique. La bataille de leadership entre Thaâlbi et Bourguiba s’inscrit dans ce contexte.

Le texte a été publié il y a un an dans le mensuel Maghreb Magazine n°7 d’avril 2012 qui a consacré un dossier à Bourguiba. Continuer la lecture