Palestine/Tunisie : bruissements scientifiques

Réinterroger nos habitudes de pensée, nos sources et nos archives en travaillant collectivement depuis le Maghreb, tels étaient les objectifs de la réunion tunisoise de l’atelier « Palestine en Afrique du Nord », coordonné depuis 2021 par Driss Ksikess.

Les événements du 7 octobre 2023 n’ont pas manqué de secouer le groupe. Face à une déontologie disparue des radars mondiaux et plutôt que de commenter les conflits du Proche-Orient ou de verser dans une compassion impuissante à l’égard de la Palestine, il s’agissait de comprendre en quoi ce drame fonctionne comme révélateur, fait surgir dans nos histoires nationales des strates enfouies, des résonances politiques, intellectuelles, culturelles. Gaza, malgré l’horreur, a réveillé des énergies vitales, rendant possible un sentiment d’appartenance à un mouvement plus large. La situation dramatique interroge la manière dont les chercheur·euses, enseignant·es, journalistes et artistes du Sud vivent sur un acquis de savoir. Elle remet en question des schèmes mentaux et des cadres d’analyse hérités, qui empêchent parfois de voir les réalités les plus proches. Les plateformes numériques (réseaux sociaux, forums), notamment, ont joué un rôle important dans les prises de conscience individuelles et collectives. J’intégrai ainsi le sous-groupe « Technologies et langues, entre usages individuels et sociaux », composé notamment de Tarik Sabry, Driss Ksikess, Idriss Jebbari et d’autres collègues.

« Palestine en Afrique du Nord. Résistances et solidarités »

En écho à l’appel du 12 octobre 2023 de l’Université de Birzeït, un texte en soutien à la Palestine est lancé sous le titre « Pas de paix sans décolonisation » le 21 octobre 2023, en arabe, tamazight, français et anglais. Cette action en ligne a produit l’envie et l’énergie d’organiser une manifestation de trois jours à Tunis, intitulée « Palestine en Afrique du Nord. Résistances et solidarités » (28 novembre-1er décembre 2024). L’objectif était de penser à ce que la Palestine nous apprend sur nous-mêmes, nos résistances et notre condition, en lien avec le savoir, ses circuits, ses silences et sa visibilité. Plusieurs volets ont été conçus dans l’objectif de construire, depuis les terrains marocain, algérien et tunisien, un cadre de réflexion scientifique et politique contrecarrant l’asymétrie des informations produites sur la Palestine, afin de montrer que des activités médiatiques, scientifiques et artistiques mettant en scène des acteurs, dégageant des visions, exhumant des ressources et engageant le dialogue, sont possibles.

L’atelier a été organisé sur quatre jours dans plusieurs lieux publics de la capitale. Deux journées se sont déroulées à la Bibliothèque nationale de Tunis (BNT) et une journée à l’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) ; la projection des documentaires palestiniens a eu lieu à la Cinémathèque tunisienne (Cité de La Culture), tandis que l’installation des vidéos dans le cadre de l’exposition SUMUD (« résistance ») a été exposée au centre d’art 32Bis.

La rencontre a été pensée comme un espace de résistance à un ordre mondial(isé) du savoir. Ancrée dans trois pays anciennement colonisés, l’expérience devait creuser et faire connaître les possibilités et les ressources locales qui permettent d’éclairer le passé et le présent de la Palestine, en lien avec les sociétés, les cultures et les économies maghrébines. L’histoire et l’actualité de ces pays résonnent de plusieurs façons avec la situation palestinienne. Enseignant·es, journalistes, étudiant·es, chercheur·euses et artistes ont été invité·es à exposer des sources, des pistes de recherche, des éclairages, des œuvres, des écrits littéraires, scientifiques, journalistiques qui aident à mieux connaître une population soumise, en direct, à la violence d’un effacement territorial et mémoriel. Tout en hébergeant les travaux de l’atelier pendant deux jours, la BNT a rouvert une exposition intitulée Les relations entre la Tunisie et la Palestine à travers les fonds de la BnT, inaugurée le 10 décembre 2023. [photo archive] À cette occasion, des relations de voyage, des journaux tunisiens et palestiniens du XXe siècle attestant de liens culturels soutenus, des rapports de missions, des manifestes politiques et des déclarations de solidarité, des plans et cartes de la Palestine datant du XVIe siècle, des ouvrages et thèses en arabe et en français ont été présentés au public.

Abdelaziz Thaâlbi, un acteur tunisien en Palestine    

 En tant qu’historienne spécialiste d’histoire contemporaine de la Tunisie, j’ai proposé d’aborder une figure tunisienne que j’avais étudiée par le passé, le cheikh Abdelaziz Thaâlbi (1876-1944)[1], en revenant sur une partie plus méconnue de sa vie : son rôle de co-organisateur, aux côtés du mufti de Jérusalem cheikh El Amine El Hussayni (1895-1974), du Congrès islamique de Jérusalem, du 7 au 17 décembre 1931.

Congrès islamique mondial de 1931, à Jérusalem.

Mes travaux passés s’étaient essentiellement concentrés sur les réalisations et le parcours d’Abdelaziz Thaâlbi, en tant que père fondateur du nationalisme tunisien. Mes connaissances et mes préoccupations du moment manquaient de clés pour une histoire « située » de ce personnage, plus intégrée aux rivalités en action et indiquant l’existence de relations intellectuelles et politiques « Sud/Sud ». J’étais alors surtout préoccupée de comprendre la place « créative » de Abdelaziz Thaâlbi dans le processus de construction du nationalisme tunisien, un juste milieu entre le « prosaïque et le poétique » inventé face à l’occupation coloniale française[2]. De même, le développement de l’imprimé dans la Tunisie des années 1920-1930 m’avait conduite à penser que le journal avait servi de support à une culture politique à laquelle Thaâlbi avait contribué, sans mesurer l’ampleur du processus géopolitique dans lequel il s’inscrivait.

Les coulisses du congrès islamique de Jérusalem,
1931, publié à partir des archives de Abdelaziz Thaâlbi
(1876-1944), éd. Dar El Janoub (Tunis), 1988.

La trajectoire de Thaâlbi était transnationale et géopolitique. La portée anticoloniale de son engagement, en alerte face à la décomposition de l’Empire ottoman et aux stratégies coloniales européennes sur les territoires du Moyen-Orient, émet une certaine résonance aujourd’hui. Son positionnement au sein de réseaux passant par Le Caire, Jérusalem et d’autres capitales du monde arabe expliquent son rôle de président de la « commission de propagande et de diffusion », au sein du congrès de Jérusalem de 1931.

Mobilisations pour la Palestine en Tunisie à travers le départ de la caravane “Sumud” en juin 2025, en direction de Gaza. Elle est interceptée à la frontière égyptienne. Crédits : Facebook

Cette plateforme a rassemblé plus d’une centaine d’intellectuels et militants nationalistes d’un monde arabe et musulman alors en cours de partition par les puissances dominantes – partition dont plusieurs histoires nationales sont nourries, qui a affecté les idéaux des populations et influencé l’action politique au Maghreb comme au Machrek. Les archives de Thaâlbi comportent des indices de son rôle d’arbitrage, de médiation, entre des pôles en tension : l’université al-Azhar du Caire, et le courant dit « de l’Arabiyya », au moment où Ibn Saoud reprend peu à peu le contrôle du royaume avec le soutien du pouvoir britannique.

Mobilisations pour la Palestine en Tunisie à travers le départ de la flotille “Sumud” (voir illustration suivante), en septembre 2025. Crédits : La Presse de Tunisie

 

 

 

 

 

 

 

Ces connexions éclairent la genèse du nationalisme tunisien, en particulier sa composante arabo-musulmane, en l’intégrant dans un réseau de protagonistes et d’entreprises confrontés à la recomposition des opérations de colonisation territoriale, économique et politique au Moyen-Orient. Abdelaziz Thaâlbi aurait-il entrevu ces enjeux sans possibilité de les contrecarrer ? Son périple vers l’extrême Orient se poursuit jusqu’en 1937, sous un climat politique en mutation.

[1] Habib Belaïd et Kmar Bendana, « Thaâlbi, un intellectuel en politique », Watha’iq, n° 19, Tunis, ISHMN, 1993 ; « Les ouvrages de Thaâlbi, entre évidences et mystères de sa biographie », Rawafid n° 5, 1999-2000, Tunis, ISHMN, p. 93-108 ; « Abdelaziz Thaalbi », Dictionary of African biography, Oxford University Press, ed. by Henry Louis Gates JR & Emmanuel Akyeampong, 2011 ; Moncef Dellagi,  « Introduction », Abdelaziz Thaâlbi, Naissance du mouvement national tunisien, Tunis, Cartaginoiseries éditions, 2013, p. 5-13.

[2] Kmar Bendana, « Retour sur la crise d’avril 1922 », Rawafid, n° 3, Tunis, ISHMN, 1998, p. 123-151.

 

Paroles de Bourguiba à la loupe

 

Dans la voie d’une biographie de Habib Bourguiba jusqu’à aujourd’hui difficile à établir, il y a des étapes, des opérations qui peuvent préparer le terrain, en passant par les sources disponibles, apparentes, à notre portée. Les centaines de discours prononcés par lui par exemple, qui ont pu être recensés, transcrits, traduits, rassemblés, constituent une ressource à prendre au sérieux, à examiner de près, en attendant d’en trouver de nouvelles. 

Seize discours

C’est ce qu’a tenté Hichem Abdessamad en sélectionnant seize discours qui ponctuent le chemin du zaïm devenant raïs en s’appuyant sur l’énergie d’un verbe qui va marquer un style, un temps et une façon de faire de la politique en Tunisie. Hichem Abdessamad plonge dans les termes et les contextes de chaque discours, remet en perspective les enjeux apparents et cachés, dégage les cohérences comme les contradictions, instaure un niveau de lecture et d’interprétation qui ouvre des pistes. L’ouvrage donne ainsi les moyens d’un examen dynamique et critique de la politique de Habib Bourguiba, à partir d’un matériau apparemment familier.

Après un prologue (pp. 29-43) qui expose le choix de la démarche, la conscience de ses hésitations, les limites de ce qui est attendu d’une anthologie des discours écrits de 1955 à 1974, le premier chapitre pose « les discours de Bourguiba comme archive (s) » (pp. 45-76). Dans cette partie, l’auteur se démarque des entreprises précédentes, à commencer par celle du mémorialiste officiel Mohamed Sayah (1933-2018)1 qui a colligé et édité l’ensemble des discours prononcés par Bourguiba de 1955 à 1981, édités en 24 tomes et 31 volumes. Tout en explicitant et en déconstruisant ce corpus, H. Abdessamad souligne les liens dialectiques entre discours écrits et oraux, la façon dont les différentes versions circulent et les guerres que livre Habib Bourguiba pour sculpter sa stature de Combattant Suprême, aux dépens des luttes de tous les autres acteurs d’un Mouvement national échafaudé au gré des événements vécus après l’indépendance du pays. Certains passages montrent que Bourguiba a probablement relu les traductions des textes avant leur édition. Afin de capter d’autres voix, l’auteur de l’anthologie s’engage à prendre en compte les témoignages qui se développent à partir de 2011, ouvrant sur une approche des conflits avec les contemporains d’un président de la République pédagogue de ses choix de gouvernement et des retombées de sa politique sur les partisans et les opposants. Les références historiennes qui jalonnent les analyses des discours marquent des options de méthode que H. Abdessamad consent à qualifier de « girouette » mais qui sont des repères face à une matière qu’il s’agit de dé-familiariser.

Tunisie, 1957. Le président tunisien Habib Bourguiba s’adressant à la nation lors d’une allocution radiophonique en 1957 depuis son palais de Carthage.
Crédits : TAP / AFP

Nous voilà donc devant un chantier prudemment balisé et mené autour de discours plus ou moins connus mais dont le traitement proposé vise à replacer un homme et une époque morts dans une histoire contemporaine qui en reste largement empreinte : « Le discours est désormais susceptible d’une autre intelligibilité, ni polémique ni mimétique ; ni complice ni hargneuse » (p.22).

Les chapitres deux (Du zaïm au raïs, pp.77-253), trois (Les discours de la réforme…, pp. 255-378), quatre (…Et arguments autoritaires, pp. 379-477), cinq (Géopolitique de Bourguiba, pp. 479-579) sont organisés selon le même schéma : le texte du discours en caractères italiques est suivi de son analyse par l’auteur. Quatre encadrés (pp. 104-105, 132, 174-175, 275-276) jalonnent le volume d’extraits divers qui viennent croiser le propos.

Politique et histoire

Beaucoup de questions transparaissent de ce plan articulé par une approche au scalpel d’un langage mis au service de l’action au point de devenir une façon d’agir. Que ce soit dans les discours autour du Code du statut personnel (10 août 1956), celui de Jéricho (3 mars 1965) ou celui du Palmarium (16 décembre 1972), popularisés par la banalisation des réseaux sociaux, on retrouve la capacité de l’orateur à déconstruire les idées de son époque, à les expliquer ou les excuser tout en démontrant leur caractère « étriqué » voire obsolète, à revenir aux objectifs essentiels en revoyant les moyens de les réaliser, moyennant souvent des raccourcis. Au-delà de l’efficacité tactique du moment où le discours est prononcé, leur lecture aujourd’hui révèle une aptitude à contrer les dangers propres à chaque occasion : la désunion du peuple tunisien, la foi dans une puissance arabe illusoire, la mise en évidence d’une proposition putschiste de Kadhafi.

D’autres discours comme celui de Monastir (8 août 1968) ou pour l’ouverture du colloque Identité culturelle et conscience nationale en Tunisie organisé par le Centre d’études et de Recherches Economiques et Sociales (CERES, 18 mars 1974) mettent en évidence la portée stratégique des tournures de phrases de Bourguiba et/ou de ses trouvailles rhétoriques (la personnalité tunisienne ou nationale), y compris quand il n’est pas au mieux de sa lucidité politique. Cela fait partie des attributs du leader et permet de couvrir autant des erreurs de jugement immédiates que des tendances autoritaires.

Parmi l’échantillon des textes figurent des discours peu connus et peu médiatisés (discours d’Ankara, 25 mars 1963) qui prouvent à quel point Bourguiba parlait et s’adressait à son public comme un historien (remarque de Hichem Djaït rapportée par l’auteur). Plus que dans les neuf leçons d’histoire du mouvement national qu’il impose de prononcer sous l’égide de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) en 1973, devant un parterre universitaire au Campus d’El Manar, c’est dans des discours ouvertement politiques qu’il articulait ses visions de l’histoire avec des démonstrations extraites de l’actualité. A titre d’exemple, son analyse de la situation de la Palestine comme étant une colonisation territoriale éclaire ses conseils tactiques de l’époque dont la réception est fragilisée par son opposition frontale à Jamel Abdennasser et à son idéal nationaliste arabe. 

Malgré un choix partiel et limité de discours étalés sur les deux décennies qui précèdent « l’hiver du patriarche », on ressort de la lecture de cette anthologie avec une chronologie plus précise de l’évolution de la pensée et de l’action politiques de Bourguiba. Hichem Abdessamad les résume dans un épilogue (pp. 581-599) autour de trois constats sur l’apport de Bourguiba à l’histoire de la culture politique tunisienne : une parole fondatrice du pouvoir, les limites d’un récit des origines ego-centré, le primat du politique (l’État) sur le religieux (l’Islam).

Kmar Bendana

Hammam-Lif, novembre 2025

Compte rendu publié dans IBLA n° 236, 2025, pp. 255-258.

  1. المولدي الأحمر، محمد الصّياح، الفاعل والشّاهد، تونس،دار سيراس للنّشر،2012 |Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah, acteur et témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012. ↩︎

On dirait la baie de San Francisco

« On dirait la baie de San Francisco ». L’exclamation répétée d’une amie, revenue d’un voyage des Etats Unis au début des années 1980, est devenue une citation obligée de mes promenades à la montagne. Le but de nos virées était de nous attabler au Chalet vert pour un repas de midi, dans un endroit que nous considérions comme exceptionnel. Nous étions accueillies avec des égards particuliers par le personnel, peu habitué à servir deux femmes seules dans un lieu masculin où l’on pouvait boire de l’alcool sans se sentir dans une taverne. Dans la grande salle, des rideaux lourds et poussiéreux masquent l’originalité des vitraux formant des parois pour laisser passer une lumière à nulle autre pareille. Le Chalet vert a eu ses moments de gloire, a accueilli des mariages, des concerts et des fêtes. Il a même servi de décor de nuit d’un film. Or, sa lumière est son principal luxe mais seuls de rares clients en profitent aujourd’hui, faute de capitaux courageux et d’un désir de valorisation du site.

La baie n’a pas perdu sa beauté même si le chemin goudronné qui mène au café-restaurant est encombré de plastique, de canettes de bière, de couches (anti) hygiéniques et autres détritus. Les sangliers ont pris l’habitude de se montrer alors que les humains n’ont plus le droit d’aller au-delà de la barrière militaire posée sur le parking du restaurant pour des raisons de sécurité. Classé depuis 1987 comme parc naturel (le cyclamen a en effet besoin d’être protégé), disqualifié puis repris depuis 2010 par les autorités militaires pour être reboisé, Jbel Boukornine (576 m) reste inaccessible aux riverains et aux visiteurs, malgré la construction d’un éco-musée, fermé au public. Depuis le Covid-19, on a vu des sangliers rôder en ville, sans incident notoire, heureusement. Ce rapprochement avec les bêtes pourrait signer une meilleure harmonie entre cité et territoire, entre humains et  nature, entre environnement et population. Il signifie plutôt à mes yeux une marque d’abandon de la chose publique, une dilution des cadres de partage d’une vie collective équilibrée, capable de donner un sens au potentiel d’un espace naturel et social dont les atouts ont été dilapidés par des politiques publiques opaques et aveugles.

De ce point de vue, Hammam-Lif n’est pas une exception. Elle serait plutôt un cas significatif, un observatoire permettant de lire des étapes de l’histoire contemporaine de la Tunisie, avec ses opportunités et ses errances. L’ancienne Naro, l’antique halte militaire et caravanière puis la bourgade balnéaire accueillant une fois l’an la cour beylicale depuis le XVIIIème siècle, entre dans une dynamique nouvelle à partir de la fin du XIXème siècle. La rencontre entre le transport par train et l’exploitation bancaire transforment un lieu de villégiature en un nœud routier et ferroviaire énergique. Le train, la banque et l’exploitation foncière sont les principales voies du système colonial pour sculpter l’urbanisme d’une agglomération qui, dans la foulée des mutations économiques et matérielles, prend la désignation de « banlieue sud de Tunis ». Le mélange de population qui la caractérise depuis, prend son origine dans le côté ville nouvelle qu’elle représente et dans les facultés de captation qu’exerce ce lieu, accessible par train, sur les Français, Italiens, Maltais et autres populations méditerranéennes en quête de travail, de logement et de vie agréable. La proximité de la montagne et de sa forêt avec la mode des plaisirs de la plage achèvent de doter Hammam-Lif des atouts touristiques et commerciaux de l’époque : une gare, une station thermale, un Casino, un bureau de poste, des écoles, des salles de cinéma. Les constructions de l’église (1891), de la synagogue (1925) et de la première mosquée (Sadok Belhaj, 1930) s’inscrivent dans un cercle économique vertueux qui intègre les différentes communautés de la ville. Football et vie associative nourrissent la mixité sociale de l’agglomération et lui donnent une coloration qui suscite jusqu’à aujourd’hui des discours nostalgiques, notamment de la part des gens de toutes conditions qui ont quitté la ville.

D’autres changements adviennent après l’indépendance de la Tunisie. Ils sont étroitement liés au choix de son maire, Sadok Boussoffora (1906-1998), que Bourguiba nomme à la tête de la municipalité. Sa longévité et son inamovibilité sont dus à l’amitié du Président de la République. Il « règnera » sur la ville, après un bref intermède occupé par Béji Caïd Essebsi (1956-1957) jusqu’à 1987 (début du régime de Zine El Abidine Ben Ali). L’emplacement géographique d’Hammam-Lif, son infrastructure et le départ des Européens détermineront les flux des fonctionnaires, artisans et ouvriers attirés par la proximité avec la capitale à partir des années 1960. La population de la ville triple en une dizaine d’années, sans que les aménagements nécessaires suivent.  Banlieue de classes moyennes, elle concentre en elle des actions municipales et foncières qui ne valorisent pas le site et cèdent aux facilités de l’extension sur une étroite bande longeant la mer et la voie ferrée. L’informel, sous toutes ses formes, s’y développe, comme partout. Dans les années 1980, des responsables municipaux engagent des travaux aux conséquences fâcheuses sur le littoral, malgré les avertissements de spécialistes (comme le géographe Roland Paskoff, 1933-2005) qui ont prédit les inconvénients des récifs plantés sur la côte. Ces décisions ont gâché toute possibilité de bains de mer, un des charmes d’Hammam-Lif, peuplant les souvenirs de générations d’habitant.e.s et d’estivant.e.s. Aujourd’hui, la plage, de moins en moins propice à la baignade, rassemble par endroits le matériel, les barques et les filets des pêcheurs vivant de cette activité, faute d’emploi.

En tant que petite fille du chef de gare et d’habitante fidèle, je ne désespère pas d’un sursaut civique, d’une prise de conscience écologique et d’un réveil de la gouvernance de la ville pour que la vie devienne plus viable, pour que le bien des citoyens et des citoyennes soit pris en considération, tout en travaillant à attirer la curiosité des visiteurs et des voyageurs, dans le respect de la population et du milieu naturel.  

Merci à Leïla Ammar et aux auteur.e.s de cet ouvrage collectif d’attirer l’attention sur Hammam-Lif et de donner à mieux connaître cette localité, posant ainsi des jalons pour des études historiques, sociologiques, foncières, urbanistiques, économiques, sanitaires, géomorphologiques, hydrauliques et environnementales plus approfondies.  

Hammam-Lif, 30 mai 2023

Préface à Hammam-Lif. Formation et mutations d’une ville balnéaire et thermale au sud de Tunis (1890-2020), Tunis, ACEditions, 2026, 148p. 

Présences de la Tunisie au 39e festival de Bologne

 

Au milieu de la riche et dense programmation du 39ème festival Il Cinema retrovato (Bologne, 21-29 juin 2025), on peut remarquer une présence particulière des films tunisiens. Elle est le fruit d’une collaboration transnationale, solidaire et efficace, qui met en lumière la convergence d’initiatives individuelles partageant une conscience vive face à la vitesse de transformation des supports matériels et aux dangers de perte qui menacent les traces de la cinématographie tunisienne.

Une œuvre fétiche et trois films

Les films d’Albert Samama Chikli[1], pionnier du cinéma tunisien redécouvert depuis les années 1990, ont fait l’objet de deux séances thématiques.  Le Bey de Tunis, Pathé journal 7 juillet 1912, Tunis and surroundings, L’oasis de Gabès en Tunisie, Spectacle au café maure, Les écoles de l’Alliance Universelle Israélite en Tunisie, La récolte de l’huile d’olive, Zohra, Les souks, La pêche au thon constituent une collection de documentaires (à l’exception de Zohra), muets, de longueur et de facture diverses restaurés au fil des ans par les soins du Centre National du cinéma français. Les services d’archives du CNC participent à éclairer les fruits de la passion innovatrice d’un touche-à-tout qui fleurit avec l’extension du marché du film au Maghreb dans les premières décennies du XXème siècle[2]. La Cinémathèque de Bologne abrite aujourd’hui un fonds Samama Chikly qui, grâce à l’intérêt pour sa filmographie et la vague de sauvetage et de recherche que sa descendance, avec l’aide de Mohamed Challouf[3], a appuyé en déposant en 2015 une collection de photographies, des brouillons de lettres et de scénarios…[4], constitue une source sérieuse pour les travaux de spécialistes. Mariann Lewinsky, auteur d’un ouvrage collectif récent sur Albert Samama Chikly[5] a accompagné la présentation des films pendant le festival.

Le cinéaste et critique Férid Boughdir a assisté à la projection de son film Caméra arabe (66’, 1987) restauré comme le précédent, Caméra d’Afrique (90’ 1983), par le Centre National du cinéma en France[6]. Faisant suite à ce montage filmique que le journaliste devenu cinéaste a présenté et soutenu comme thèse, la série d’interviews des cinéastes arabes entrecoupées d’extraits remet en lumière leurs positions esthétiques et politiques face à l’hégémonie post-coloniale et leurs questionnements sur le rôle des intellectuels et des artistes au sein des systèmes de censure.

Jalila Baccar actrice et co-auteure du film La noce (El ‘Irs, Nouveau théâtre, 1978, 90’) dit au public sa joie de voir un film tunisien parlant en dialectal (darija) présenté en dehors de la sphère arabophone, soulignant une dimension supplémentaire du geste de restauration aujourd’hui. En plus de conserver et de restituer des supports fragilisés par le temps et le manque de moyens, pointe la volonté de rendre visibles des productions cantonnées dans des espaces non discernés par la perception cinéphilique afin de les faire accéder à une lecture et peut-être une légitimité. Dans le cas de ce film écrit et réalisé par le collectif du Nouveau Théâtre, la Cinémathèque de Lisbonne est maître d’œuvre comme pour Seuils interdits de Ridha Béhi (37’, 1972) restauré et projeté en 2017 à l’occasion de l’inauguration de la Cinémathèque tunisienne.

Le troisième film tunisien restauré pour cette 39ème session d’Il cinema retrovato  l’a été par les soins des cinémathèques de Bologne et de Bruxelles. Le choix de L’homme de cendres de Nouri Bouzid (109’, 1986) est significatif car le film représente un double tournant dans l’histoire récente du cinéma tunisien. Du point de vue des conditions de sa production, il marque la naissance d’une maison indépendante fondée par Bahaeddine Attia (1945-2007)[7] qui jouera un rôle actif dans l’évolution de la profession de producteur dans le monde arabe et sur le continent africain. L’homme de cendres est également un film marquant dans sa façon de traiter des questions jusque là tues ou abordées sous des formes détournées : l’homosexualité masculine et le viol.

La question de la présence tunisienne à Bologne en juin 2025 renvoie aux acquis et insuffisances du champ cinématographique tunisien. Ce dernier jouit d’une bonne réputation servie par une production croissante et variée, une représentativité dans les festivals internationaux et un public souvent loué par les visiteurs étrangers et béni par les organisateurs des manifestations locales. La pérennité de deux rencontres créées en 1964 (FIFAK : Festival International du film amateur de Kélibia) et en 1966 (JCC : Journées Cinématographiques de Carthage) a donné au secteur le temps et les moyens de fabriquer une dynamique s’appuyant sur une politique publique certes imparfaite mais enviée et souvent citée en exemple.

Contours et limites d’un secteur

Pour cerner la situation tunisienne, il faut observer sur la durée les rapports entre l’action de l’Etat et les initiatives privées, conflits et compromis ayant parfois ouvert des brèches et des avancées. Les questions de censure et de liberté d’expression ont longtemps structuré une relation de pouvoir qui a flanché devant les besoins d’un régime autoritaire de construire une image atténuant les échos de sa politique répressive. Cette dialectique a ouvert la voie à des initiatives et créations qui ont contribué à élargir la sphère d’influence et la base d’action à l’intérieur du pays : la production bénéficie d’un régime de subvention et d’encouragement préalable[8], la formation de techniciens est assurée par des écoles et instituts, privés et publics[9], les rencontres autour du cinéma sont vivaces et diversifiées[10].

De nombreuses revendications traversent le domaine, appelant à refondre sa législation pour l’adapter aux conditions matérielles et technologiques qui régissent actuellement l’industrie cinématographique. En plus des blocages bureaucratiques, des carences d’un autre type se font sentir dans le volet « critique ». L’actualité cinématographique nourrit un journalisme culturel attentif à la vitalité du milieu : radio et télévision font place à la production, aux interviews de réalisateurs, producteurs ou comédiens. Ouvrages, pages spéciales de journaux, rubriques de magazines couvrent la dynamique, rendent compte des festivals nationaux et internationaux[11]. Cette présence médiatique souvent événementielle manque parfois de recul. Pourtant, des revues comme Goha (devenue Septième Art), Nawadi Cinéma, Ecrans de Tunisie, Cinécrits ont donné du relief et des supports à la critique cinématographique développée à travers le réseau des ciné-clubs. L’Association Tunisienne de promotion de la critique cinématographique (ATPCC) créée en 1986 relance ses activités en 2024 en créant un site et en publiant un ouvrage collectif pour marquer le besoin de participer à la circulation d’une littérature critique, notamment autour du cinéma tunisien[12]. Travaux d’inventaires et bibliographie critique existent, en langues arabe et française[13]. Cependant malgré la création de cursus académiques, on enregistre peu de masters, de thèses comme de rencontres croisant réflexion, lecture comparée et approfondissement d’analyse de contenus et contextes. Cette caractéristique rejoint les orientations généralistes de l’enseignement et de la recherche en Tunisie, souvent « hors sol ». Les cursus de formation à tendance essentiellement professionnalisante favorisent les parcours de réalisation et de production au détriment d’une sensibilisation à l’histoire, à la sociologie ou à l’analyse critique des films. Si le phénomène rejoint la minorisation des sciences humaines et sociales dans les choix universitaires[14], les retombées dans le champ cinématographique font qu’il est principalement mû par les besoins et le rythme de fabrication des films et ainsi soumis à la pression économique immédiate du secteur.

Restaurer, sauver, montrer

L’attention aux copies des films anciens commence en Tunisie dans les années 1990, avec les débuts du numérique et l’apparition d’un intérêt pour la valorisation du patrimoine[15]. La sensibilisation se heurtant au manque de moyens locaux, l’aide de laboratoires français est mobilisée pour insuffler une deuxième vie à des films tunisiens retrouvés dans les archives : Le fou de Kairouan (Jean-André Kreusy, 73’, 1937), premier film musical parlant arabe est restauré en 1990 par les services des archives du Bois d’Arcy sous l’impulsion de Hichem Ben Ammar[16]. Dans la foulée de cette percée et grâce à une coopération culturelle et technique, le Centre national du cinéma français redonne vie aux films muets du premier cinéaste tunisien Albert Samama Chikly (1872-1933) : Zohra (35’, 1922) et Aïn El Ghezal (19’, 1924).

Après un court passage à la Cinémathèque tunisienne (2017-1019) et constatant l’inertie des pouvoirs publics face au coût de récupérer les traces de la filmographie tunisienne, Mohamed Challouf se lance dans une campagne de conservation des négatifs et des copies positives des films tunisiens[17].

Liste des films tunisiens restaurés d’après Mohamed Challouf

Viva la muerte, Fernando Arrabal, 1971, 90’, Cinémathèque de Toulouse

Mon village un village parmi tant d’autres, Taïeb Louhichi, 1972, 20’, Cinémathèque de Milan

Seuils interdits, Ridha Béhi, 1972, 37’, Cinémathèque de Lisbonne

La Noce, Nouveau Théâtre,  1978, 90’, Cinémathèque de Lisbonne

H’mida, Jean Michaud Mailland, 1966, 77’, DEFA, Berlin

Films d’Albert Samama Chikly, CNC France

Caméra d’Afrique, 1983, 90’ & Caméra arabe, 1987, 66’, Férid Boughdir, CNC France

L’ombre de la terre, Taïeb Louhichi, 1982, 85’, en cours de restauration à la cinémathèque de Toulouse

Les baliseurs du désert, Naceur Khemir, 1985, 95’, Cinémathèque de Belgique

L’homme de cendres, Nouri Bouzid, 1986, 109’, Cinémathèque de Bologne.

Si la mobilisation des cinémathèques européennes constitue une réponse solidaire face à la tyrannie de l’exploitation financière, elle ne peut faire oublier la nécessité d’engranger un mouvement autonome en faveur d’une politique publique désireuse de faire accéder le cinéma tunisien à une durabilité que les conditions de production et d’exploitation ne garantissent pas aujourd’hui. Pour sortir de cette dépendance technologique, disposer de moyens et d’équipement propres est rentable à plusieurs niveaux. En dégageant des crédits dans cette direction, on peut ouvrir des perspectives de métiers dans le secteur et faire advenir des programmes mieux ancrés dans la créativité et l’esthétique locales, curieux de la multitude des produits filmiques et de leur éparpillement.

Repérer, conserver, revoir, relire, analyser, pérenniser : ces objectifs parallèles à la restauration peuvent servir à nourrir une industrie culturelle en expansion, à mieux connaître l’évolution des tendances esthétiques, des compétences techniques et des moyens que le cinéma tunisien a mobilisés au cours de son histoire, tout en tirant profit des plateformes et applications de partage de contenu en ligne (YouTube, Facebook, Tik Tok…).

La transformation des habitudes de consommation visuelles et la banalisation du geste de filmer pourraient enrichir l’imaginaire des cinéastes à venir en passant par la mémoire d’œuvres enfouies n’ayant pas accédé à un statut de patrimoine (digne d’être) partagé. Avec la restauration des films tunisiens, le public peut accéder à un corpus oublié et souvent endommagé, découvrir d’autres sources d’information et de connaissance aptes à ouvrir des voies d’appropriation culturelle.

Hammam-Lif, le 15 août 2025

Chronique publiée dans 1895, revue d’histoire du cinéma, n° 106, été 2025, pp. 187-191.

Publiée également sur le site de l’Association Française de Recherche sur l’histoire du cinéma

Présences de la Tunisie au 39e festival de Bologne

 

Références

Kmar Bendana, 2012, « Les festivals et après ? »,  https://hctc.hypotheses.org/274

Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, cinéma et histoire », https://hctc.hypotheses.org/4056

Morgan Corriou, « Cinéma et urbanité à Tunis sous le protectorat français », L’Année du Maghreb, 12 | 2015, 181-195, http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2446 ; 

https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.2446

Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907- 1919) », Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Les Éditions du Sonneur, 2023, pp.122-143.

MariePierre-Bouthier & Salima Tenfiche, dir. Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb, Dossier L’Année du Maghreb, 33, 2025, https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14417 

Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Regards sur le cinéma amateur tunisien, Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.

[1] Morgan Corriou, « Albert Samama, a Tunisian Filmaker in the Ottoman Empire at War (1911-1913) », in Samuel Sami Everett et Rebekah Vince [dir.], Jewish-Muslim Interactions. Performing Cultures between North Africa and France, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, pp. 23-42.

[2] Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Les Éditions du Sonneur, pp.122-143, 2023.

[3] Cinéaste et producteur, il crée en 1983 le premier festival dédié au cinéma africain en Italie et les rencontres cinématographiques de Hergla (2005-2017). En 2017, il participe au lancement de la Cinémathèque tunisienne.

[4]Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, histoire et cinéma »,  https://hctc.hypotheses.org/4056,

[5] Mariann Lewinsky [dir.], Albert Samama Chikli. Fotografo, cineasta, navigatore, Bologne, Cineteca di Bologna, Bologne, 2023.

[6] Le film a été refusé par d’autres comités de sélection Classics.

[7]Président puis secrétaire général de l’Association des Cinéastes Tunisiens (ACT), Vice président de la Fédération Pana-Africaine des Cinéastes (FEPACI) de 1975 à 1985, secrétaire exécutif de la même FEPACI de 1989 à 1995.

[8] Décret du 19 mars 2001, fixant les modalités d’octroi de subventions d’encouragement à la production cinématographique.

[9] Exemples : l’Ecole Supérieure de l’Audiovisuel et du Cinéma de Gammarth, (ESAC, Université d’El Manar), l’Institut Supérieur des Arts Multi Médias (ISAMM, Université de La Manouba), l’Ecole Supérieure d’Architecture et Design (ESAD, Tunis) ou la licence en sciences et techniques de l’audiovisuel de l’Université Centrale.

[10] Le réseau des ciné-clubs autrefois dense et actif reprend aujourd’hui sous de nouvelles formes.

[11]Les sites numériques Screen Arabia (https://screenarabia.com/) et Cinéma tunisien ( https://cinematunisien.com/ ) suivent l’actualité de la production et de la diffusion.

[12] Regards sur le cinéma amateur tunisien, Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.

[13] La production critique, en français et en arabe, est prolifique. On peut citer les noms de Tarak Ben Chaâbane, Kamel Ben Ouanès, Souad Ben Slimane, Leïla Berhouma, Sonia Chamkhi, Tahar Chikhaoui, Samira Dami, Asma Drissi, Abdelkrim Gabous, Neïla Gharbi, Henda Haouala, Mahmoud Jomni, Khemaïs Khayati, Hédi Khelil, Mohamed Mediouni, Naceur Sardi, Ikbal Zalila, …

[14] Kmar Bendana, « Les sciences humaines et sociales en Tunisie depuis 2011 : une navigation sans boussole ? », Communications n° 114, 2024, pp. 113 à 124.

[15] En 1988, est créée l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle.  (AMVPPC). L’Institut national d’Art et d’Archéologie prend le nom d’Institut national du patrimoine (INP) en 1993.

[16] Documentariste, producteur et créateur du festival Douze Doc Days en 2011, il dirige la Cinémathèque tunisienne de 2017 à 2020.

[17] En 2023, le prix Vittorio Boarini récompense ses efforts pour restaurer la filmographie africaine, dont Le Camp Thiaroye de Ousmane Sembene, par la World Cinema Foundation.

 

Pour une histoire des Humanités à l’Université tunisienne

Compte rendu de l’ouvrage Mémoire reconstituée. Pour une histoire des Humanités à l’Université tunisienne, Hichem Rifi, dir., Publications de l’Université de La Manouba, 2024, 504 p en arabe, 276 p en français

Comment lire/écrire aujourd’hui l’histoire de l’université tunisienne ? L’institution est le fruit d’une volonté politique qui poursuivait, dans la foulée du mouvement d’indépendance, un idéal de décolonisation culturelle, scientifique, politique et intellectuelle tunisienne. Dans les années 1950/1960, l’objectif de souveraineté pour construire les futures élites du pays s’inscrivait dans la politique éducative du gouvernement, à travers ses trois étages, primaire, secondaire et supérieur. Ce dernier fait l’objet des décrets de mars 1960 qui structurent l’enseignement et la recherche dans les différentes disciplines alors entrevues – et possibles- pour doter le pays des cadres jugés nécessaires à son développement.

Soixante-cinq ans après, alors que plusieurs facteurs ont concouru à transformer le secteur, sa dynamique, ses orientations et son rôle, nous manquons d’études et d’enquêtes qui pourraient nous renseigner sur les contextes politiques, économiques et sociaux traversés par la Tunisie et son système universitaire, sous la pression d’une série de mutations intervenues dans le monde du savoir, dans les modes de communication et d’information, dans les méthodes pédagogiques comme dans les débouchés. Le recul de la place des humanités est l’une des caractéristiques les plus frappantes dans l’architecture actuelle et un objet de débat souvent escamoté -car peu renseigné- malgré son évidence partagée.

Aussi faut-il se réjouir de la publication d’un ouvrage qui reprend les débuts de l’université tunisienne à travers les témoignages d’enseignant.e.s et de chercheur.e.s en sciences humaines et sociales qui relatent les premiers cours, rappellent les contenus des programmes, les personnalités en présence ainsi que les diplômes délivrés. Cette somme ne comporte pas que des souvenirs subjectifs puisque les auteurs ont effectué des enquêtes, retrouvé des textes, restitué des maquettes de cours, reconstitué des chiffres, rappelé les noms de collègues, précisé les objectifs et les compositions de commissions offrant ainsi une vision rétrospective du cheminement et des choix de fonctionnement de plusieurs disciplines : les langues (arabe, français, italien, anglais, espagnol) et leurs littératures, les adaptations locales d’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la sociologie, de l’économie, du droit, de la psychologie, de la philosophie, de l’art … en vue de former les nouvelles élites du pays.  

Le coordinateur de l’entreprise éditoriale est Hichem Rifi, professeur de langue et civilisation arabes qui a exercé la fonction de vice-président de l’Université de La Manouba à partir de 2018. Dans le cadre du programme-cadre adopté par la présidence de l’Université en vue de défendre la place et l’importance des sciences humaines et sociales dans l’enseignement et la recherche universitaires, deux grandes orientations ont été résumées sous les labels : « Pluridisciplinarité » et  « Humanités ». Le vice-président Hichem Rifi a engagé la publication d’une somme de vingt-quatre textes : 11 articles en arabe et 10 articles en français, une préface bilingue de la présidente de l’Université Jouhaïna Gherib et un long préambule de 133 pages signé par le coordinateur de l’ouvrage. 

L’objectif assigné à cette publication collective est « sauver de l’oubli », de reconstituer la mémoire des lieux, des personnes et des usages qui ont caractérisé les fonctionnements des premiers départements de sciences humaines et sociales de l’Université tunisienne au cours des années 1960/ 1970. L’héritage français se lit dans plusieurs choix, notamment dans l’esprit pédagogique, les contenus des filières et le recrutement des « coopérants ».

Les dix-neuf auteurs convoqués pour l’ouvrage (l’entretien avec Lilia Ben Salem est une réédition) sont appelés à faire le récit de ce qui a été accompli dans leurs départements afin d’éclairer le chemin des trois générations d’universitaires qui ont construit l’édifice universitaire tunisien. Les disciplines traitées dans l’ouvrage sont : les langues, l’histoire, la psychologie, la philosophie, les sciences économiques, la géographie, le journalisme, le droit, l’art, la philosophie, la psychologie et la sociologie.

Le coordinateur déploie sur 133 pages (23-156) un essai sur l’histoire de l’enseignement supérieur avant l’indépendance de la Tunisie. On y retrouve les statistiques, les informations et les institutions qui ont précédé l’université nationale et qui montrent les modèles, les circuits, les acteurs par lesquels la fabrication du savoir et sa transmission sont passés en Tunisie pour aboutir à la génération des « bâtisseurs » des années 1960.

L’entrée dans l’enseignement supérieur par les langues est particulièrement parlante : trois articles abordent les formations autour de la littérature et la langue arabes (Mohamed El Qadhi, Slaheddine Chérif, Moncef Ben Abdejellil) mettant en évidence les trois pôles pédagogiques majeurs : la littérature classique, la linguistique et la civilisation. Les deux textes sur la langue et la littérature francophones (Farah Zaïem et Samir Marzouki) abordent les principaux moments et réformes qui ont accompagné les cursus jusqu’à l’extinction du système de coopération scientifique et technique au début des années 1980. Les deux filières arabophone et francophone partagent la même « découverte » : celle de la linguistique vers les années 1970. Avec l’italien (Ahmed Somaï), l’anglais  (Hechmi Trabelsi) et l’espagnol (Mohamed Najib Ben Jemia) l’ouvrage donne une image de l’essentiel de la palette linguistique couverte par les filières de l’université tunisienne.

L’histoire est une des disciplines les plus représentées dans ce panorama général. Les quatre sous-spécialités sont présentes : les étapes de l’histoire ancienne entre 1953 et 1982 sont exposées par Houcine Jaïdi, les principaux noms et enseignements de l’histoire médiévale sont développés par Khaled Kchir, la période moderne et le métier d’historien sont traités par Lotfi Aïssa tandis que Noureddine Dougui, spécialiste d’histoire contemporaine, montre l’évolution de la formation aux métiers de l’histoire en Tunisie entre 1956 et 1980. 

Les sciences économiques sont présentées à travers la plume de Abdeljabbar Bsaïes, auteur d’une thèse sur les coûts de l’éducation en Tunisie et un des enseignants d’économie et de gestion les plus expérimentés de la première faculté de droit et de sciences économiques créée à Tunis. Pour compléter les travaux de ses prédécesseurs, Habib Dlala remonte à la genèse historique de la discipline géographique universitaire en France (place de la faculté de Strasbourg pour les soutenances de thèse et les recrutements) et détaille les étapes du renouvellement de la géographie économique et humaine tunisienne. Sami Ben Ameur choisit de relater l’histoire de l’enseignement artistique en rappelant les noms et les travaux qui ont jalonné le développement des beaux arts en Tunisie depuis la fin du XIXème  siècle et leur « académisation » institutionnelle. Le journalisme est présenté à travers l’expérience de Larbi Chouikha au sein de l’Institut de presse et des Sciences de l’Information, dont l’histoire et l’administration sont étroitement liées au pouvoir politique. Les textes sur l’enseignement du droit (Mohamed Mahfoudh), de la psychologie (Riadh Ben Rejeb et de la philosophie (Tahar Ben Guiza) apportent des éléments historiques importants sur la genèse et l’application des sciences humaines et sociales dans le contexte tunisien en évolution.

L’ouvrage est volumineux (504 pages en arabe, 276 pages en français), pullule d’informations variées, évoque toutes sortes d’acteurs (enseignants, chercheurs, étudiants, administrateurs, décideurs…), rappelle des dates clés (création de filières, de diplômes, d’établissements), des règlements et des souvenirs de moments forts et significatifs qui stimulent la réflexion et incitent à se préoccuper des sources à explorer pour écrire une histoire de l’université tunisienne. L’ensemble des auteurs s’accorde à reconnaître l’importance des archives et la nécessité de compléter le noyau de connaissance esquissé à l’occasion de cet ouvrage. L’effort bibliographique fourni par chacun d’eux représente une accumulation précieuse d’articles de revues, d’ouvrages et de textes officiels. Le chantier demande à être poursuivi…

 Compte rendu publié par la revue IBLA n° 235, 2025/1, pp. 71-74  

Savants musulmans au Maghreb

Compte rendu de l’ouvrage

Sabrina Mervin & Augustin Jomier, Savants musulmans au Maghreb, Marseille, Diacritiques Editions, Série « Islamo-logiques », 2023, 321p.

L’islamologie française, branche de l’orientalisme étudiant l’islam comme religion et comme système de pensée, a connu plusieurs phases dans son évolution. L’ouvrage Savants musulmans au Maghreb pourrait être un des signes du changement actuel de cette discipline universitaire. Il s’adresse à un public étudiant francophone et investit le terrain maghrébin, à travers douze portraits de savants édités dans une maquette illustrée.

Le traitement médiatique de l’Islam en France, soumis à la pression de l’actualité, appauvrit la lecture de la culture musulmane, dont les constituants sont anciens et les sources et canaux divers. Ce recueil prend le parti pédagogique de faire connaître les soubassements de savoirs qui résonnent aujourd’hui en France, à travers des personnages qui les ont produits et transmis au cours des deux derniers siècles. Douze biographies résument les itinéraires de médiateurs d’une connaissance faite de textes, de gestes, d’expériences, de prises de position et de supports. Comme le souligne le titre du programme de recherche L’enseignement de l’islam au Maroc, XVIIème-XXème siècles. Islamologie et sciences sociales dont l’ouvrage est issu, l’érudition et le partage des savoirs musulmans gagnent à être étudiés à travers leurs effets sur les sociétés, les vecteurs qui les charrient, les usages qu’en font les populations, les controverses qui les ont nourries, leurs héritages, revendiqués ou non.

Douze figures déplient un panorama sur l’Islam savant maghrébin : Muhammed Ibn Ali al-Sanusi, Mohamed Bayram V, Ahmad Boularaf, Muhammad al-Hajwi, Muhammad al- Fasi, Ibrahim Bayyud, Al Mukhtar wuld Hamidun, Abdelahmid ibn Badis, Abdelahhay al-Kattani, Dalil Boubakeur, Abdallah Serge Athaparro, Aïcha El Hajjami. Leurs textes, leurs enseignements et leurs pratiques ont été diffusés en milieu urbain et rural, localement et en dehors de leurs territoires. Cette option éditoriale permet de sortir des lectures exégétiques et d’élargir les recueils de textes, puisés le plus souvent dans des collections classiques du Machrek, à des corpus moins connus. Entre histoire culturelle et histoire sociale, chaque auteur de biographie s’est essayé à rendre l’itinéraire et le rôle de chaque ‘alim (une jurisconsulte marocaine clôt l’ensemble) comme enseignant, juriste, réformateur, copiste, libraire, savant de cour ou imam.

Sabrina Mervin (spécialiste du chi’isme) et Augustin Jomier (auteur d’une thèse sur l’ibadisme en Algérie), coordinateurs de la publication, ont réussi à donner une image dynamique de l’histoire des savoirs musulmans tels qu’ils s’élaborent au Maghreb et circulent, du XIXème siècle à nos jours. Au fil du temps, on voit poindre le thème de la femme dans les travaux et les préoccupations des intellectuels musulmans (qui se prononcent en faveur de l’enseignement féminin) comme on suit les transformations induites par l’imprimerie et autres technologies (radio, télévision, internet…) sur la vie matérielle et culturelle au Nord de l’Afrique. Les réseaux d’études et d’échanges du manuscrit et de l’imprimé s’étendent jusqu’à Tombouctou et fabriquent des relais au-delà du Hedjaz et du Yémen. Le renouveau confrérique du XIXème siècle, fruit du développement des transports et réaction face à l’expansion coloniale, est un des moteurs de la production intellectuelle musulmane. Celle-ci poursuit la veine soufie tout en engrangeant les nouvelles mœurs (la tradition du mawlid), le contrôle administratif ou les questionnements des fidèles (positions corporelles, inhumation des morts…). Avec les progrès de l’école, le nombre de bénéficiaires de ces savoirs écrits et oraux augmente, empruntant des branches qui se diversifient et contribuant à varier les styles d’apprentissage et les formats d’écriture. En même temps que les bibliothèques se multiplient et que les réseaux marchands se développent, une expression politique ancrée dans une culture érudite et populaire s’élabore face à la domination coloniale puis aux modes de gestion post-coloniale du culte. Avec la mondialisation, les modèles de formation, les contenus et les méthodes d’enseignement s’adaptent à la demande transnationale.

La galerie des portraits est suggestive et l’ouvrage, maniable et agréable à lire, sort des sentiers battus en attirant l’attention vers une région sous-représentée dans les études « orientalistes » et en faisant entrevoir les passerelles pouvant les actualiser. On sort cependant de sa lecture avec quelques regrets : on aurait aimé en savoir davantage sur les auteurs et autrices des biographies comme il manque au profane et au spécialiste une bibliographie de synthèse issue de chaque notice ou pour approfondir le thème.

5 janvier 2024

Publié dans IBLA n° 233 

Au-delà du re-père

 

Version écrite de l’intervention au colloque Habib Bourguiba, une mémoire d’avenir, organisé à Sousse les 8 &9 novembre 2023 par les Universités de Sousse et de Rouen.  

Merci à l’équipe organisatrice du colloque de me donner l’occasion de réfléchir à Habib Bourguiba (1903-2000) comme objet de connaissance. Plus de 23 ans après sa disparition, l’homme politique, leader nationaliste et premier président de la République tunisienne reste présent dans l’espace mental collectif et sous plusieurs aspects[1] ; le considérer comme un sujet/objet de connaissance est d’autant plus intimidant qu’il représente un des symboles de la Tunisie actuelle, une figure qui plane sur la scène politico-médiatique comme sur le référentiel historique.

Ma contribution ne prétend pas mettre fin à une situation qui dépasse chacun et chacune d’entre nous parce qu’elle émane d’une condition partagée et d’un recul encore insuffisant. Je souhaite attirer l’attention et orienter le débat sur un moment de notre histoire en train de se faire (par nous et à travers nous) pour comprendre ce qui est à l’œuvre quand on évoque Bourguiba, quand on le cite dans une déclaration politique, quand on rapporte une scène vécue à ses côtés ou racontée par des témoins, quand on commente un discours, voire quand on lui consacre une rencontre « scientifique ».

Le personnage est régulièrement convoqué après 2011. Deux colloques récents : Bourguiba, le réformateur (1er et 2 juin 2022)[2] et Bourguiba, le fondateur (1er, 2 et 3 juin 2023)[3] ont rassemblé à l’Académie Bayt Al Hikma une série de témoins et d’analystes qui ont abordé de nombreux aspects de la vie et de l’œuvre du personnage. Les débats se sont déroulés sur fond d’une actualité locale et régionale nourrie ; plusieurs « messages » (scolarisation gratuite et obligatoire, mesures de santé publique, orientations économiques, maintien du bilinguisme arabe/français, pédagogie du développement, unification du système judiciaire, soutien des Etats-Unis…) résonnant avec les préoccupations civiques actuelles (place du droit et des institutions, crise de l’enseignement, impact de l’islam politique, aptitudes à la démocratie…) meublent la nostalgie d’un zaïm, à l’image et au verbe encore inégalés dans certains souvenirs.   

Je ne m’exclus pas d’une attitude mentale – abstraite et inexpliquée –  enracinée dans la conscience de ce que, comme Tunisienne de ma génération, je peux devoir à cet ordonnateur de l’Etat tunisien. Les acquis existentiels (l’enseignement gratuit et obligatoire, le droit de vote, la portée du Code du statut personnel sur la vie privée et publique, la légalisation du planning familial, l’appréciation du rapport de forces Israël/Palestine…) font partie d’un héritage difficile à nier comme à soupeser objectivement dans l’évolution sociale globale de la Tunisie contemporaine.

Cette limite acceptée, je propose de revenir sur la manière dont l’ombre de Bourguiba s’inscrit dans notre logiciel politique en gardant à l’esprit la perspective de transformer sa présence inévitable dans les débats et les multiples évocations de sa mémoire en une attitude réfléchie afin de construire une capacité d’analyse et de mise en perspective de l’homme dans son temps.

Faire écrire l’histoire

© Débat Tunisie (site web).

Un des traits caractéristiques de l’itinéraire de Bourguiba réside dans le fait qu’il a tenté d’inscrire, de plusieurs façons, son histoire dans celle du pays[4]. Le culte de sa personnalité institutionnalisé par une présidence à vie (1974) a été un des moyens d’empêcher l’avènement du pluralisme politique qui a pu pointer en 1971 et 1981, sans parvenir à mettre fin au régime du Parti-Etat. 

Le rapport de Bourguiba au passé et à l’écrit, son goût pour l’histoire des grands hommes (pas des femmes !) et son désir de participer à construire une forme d’immortalité pèsent sur la composition d’une histoire « objective ». Même si l’aide de collaborateurs et compétences a été mise à contribution, l’histoire officielle a senti le besoin de construire une légitimité universitaire. Bourguiba a sollicité de jeunes agrégés pour écrire l’histoire de la Tunisie : Béatrice Slama (1923-2018), Hichem Djaït (1935-2021), Mohamed El Hédi Chérif (1932-2021) ont orienté leurs travaux vers des sujets éloignés de l’histoire de la colonisation/décolonisation. En 1974, une section « Histoire du mouvement national » est créée au sein du Centre de Recherches Economiques et Sociales (CERES)[5]. Moncef Chenoufi (agrégé et docteur en lettres arabes, 1934-2021), directeur de cette section, est chargé de coordonner un Programme national de recherche (PNR) d’une « Histoire du mouvement national ». Composé de deux commissions, tunisienne et française, le projet tient son premier colloque en mai 1979, sous l’égide scientifique de l’historien français Charles-André Julien[6].

J’ai rejoint en 1982 cette expérience universitaire qui, en répondant aux circonstances de l’époque, a fourni, à ce jour, un fonds d’archives microfilmées, des rencontres, des publications (actes de colloques, bulletin Watha’iq, revue Rawafid…), des témoignages oraux (recueillis et enregistrés). L’activité académique de l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie contemporaine[7] se poursuit malgré l’arrêt du mouvement de transfert des archives venant des centres français (Ministère des Affaires Etrangères, Paris et Nantes ; Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence ; Service Historique de l’Armée de Terre, Vincennes…) qui ont lancé le projet de recherche rattaché au Ministère de l’Enseignement Supérieur tunisien et converti en institut de recherche en 1990. La complémentarité de ce fonds microfilmé avec celui des Archives Nationales de Tunisie[8] permet d’avancer sur la connaissance de Habib Bourguiba. On a cependant besoin de nouvelles archives. 

Au-delà de l’investigation, c’est questionner la documentation d’époque, les photos, films, objets, ouvrages et articles de journaux ou revues, qui pourrait enrichir hypothèses et interprétations. Vingt-trois ans après sa mort et douze ans après le tournant de 2011, qu’a-t-on découvert comme sources sur la vie de Bourguiba ? Qu’a-t-on appris de plus sur ses idées et actions ? A-t-on avancé sur la connaissance contextualisée du personnage ?

Sources et témoignages après 2011

La statue de Habib Bourguiba de retour sur l’avenue du même nom. © African Manager, 2016.

Des écrits ont paru depuis 2011, notamment des essais et autobiographies citant Habib Bourguiba, rapportant ses dires ou l’expérience vécue auprès de lui. Les auteurs appartiennent à la tranche générationnelle  qui a adhéré à son projet et constitué le vivier dans lequel l’homme d’Etat a recruté ses collaborateurs : Chédli Klibi (1925-2020)[9], Ahmed Mestiri (1925-2021)[10], Amor Chédli (1925-2019)[11], Mohamed Lamine Chebbi (1917-1974)[12], Hédi Baccouche (1930-2020)[13], Abdelaziz Kacem (1933-)[14], Béchir Ben Yahmed (1928-2021)[15], Taïeb Baccouche (1944-)[16], ont publié des témoignages, en langue française pour la plupart, parfois en arabe et en français.

 

Ministres et compagnons de Bourguiba n’ont pas tous composé des mémoires. Ecrits sur le mode : Bourguiba et moi, ce que j’ai vu et/ou entendu…, ces récits apportent une couche de narrations qui ajoutent, répondent ou infirment des informations extraites des discours[17] ou des commentaires qu’ils ont suscités. Même si la saga du « Combattant suprême » a été relativisée par des récits[18] qui ont atténué la légende dorée d’un « si long règne »[19], le registre d’interprétations demeure sans grandes révélations ni interrogations renouvelées[20].   

Dans l’espace public, les statues de Bourguiba se sont ranimées après avoir été abandonnées sous Ben Ali (1936-2019) : celle de l’avenue Bourguiba à Tunis revient à sa place fin mai 2016, après une éclipse de trente ans[21]. Par ce geste symbolique, Béji Caïed Essebsi (1926-2019)[22] renforce une identification à Habib Bourguiba soigneusement mise en scène depuis son retour en politique en mars 2011 jusqu’à son élection en décembre 2014.

Le développement des réseaux sociaux depuis 2011 a contribué au dégel en mettant en circulation textes, photos, vidéos, extraits de discours[23], émissions radio et télé, interviews, documentaires officiels et jusqu’à des fragments des Actualités françaises puis tunisiennes[24].Ce matériel a pu alimenter une série de magazines spéciaux, de biographies romancées, d’entretiens croisés produits par la télévision nationale tunisienne[25] ; les chaînes Al Jazeera[26], Al ‘Arabiyya[27], plus équipées en moyens techniques et financiers, participent à cette mise au jour. Des extraits de discours de Bourguiba sont souvent évoqués à l’appui : on attend un travail complet et suivi sur ce matériau qui présente la particularité d’avoir été enregistré puis transposé en arabe littéraire et traduit en français. Les fonds de la Radio Télévision Tunisienne (RTT) comme ceux de la Société Anonyme de Production et d’Exploitation Cinématographique (SATPEC) sont-ils ouverts à l’inventaire et à l’exploitation d’une ressource qui offre l’opportunité d’observer, sur plusieurs décennies, les constantes, les contradictions et revirements qui ont marqué la parole du militant puis de l’homme d’Etat ?          

A la recherche de corpus inexplorés 

Lettre de Bourguiba à Mathilde et à “Bibi”, en 1941. © Leaders.tn

Si Bourguiba a fait écrire son histoire, l’intelligibilité du personnage se cache dans une individualité d’autant moins connue qu’il a donné l’impression de la raconter. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui participent à faire perdurer des ombres sur sa personnalité. Au-delà de ses interventions improvisées ou construites, dites ou jouées, transcrites en arabe littéraire puis traduites en français[28], il y a un homme qui est passé par plusieurs âges, a traversé différentes époques et joué des rôles dans des situations distinctes. Nous manquons à ce jour de traces écrites ou audiovisuelles permettant de situer ce Tunisien du XXe siècle dans les mentalités et la psychologie de son temps. Son histoire personnelle est tissée d’informations sur l’enfance de ce huitième membre d’une fratrie monastirienne de condition modeste [29] ; les détails racontés dans les conférences de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI)[30], et la biographie de Bessis et Belhassen (2012) sont probablement rapportés oralement. Les problèmes de santé et les crises psychiques qui se multiplient après l’échec de l’expérience des coopératives (1969) atténuent l’image d’être d’exception édifiée par l’entourage et l’esprit de la compilation d’archives sélectionnées par Mohamed Sayah[31].

Bourguiba se laisse aller à raconter ses premières amours, à évoquer des détails de son anatomie dans les « cours » de 1973, quitte à faire sourire ou à se faire « censurer » dans les versions imprimées de ses textes. On mesure aujourd’hui les rôles déterminants joués par sa première épouse Mathilde Lorain (1890-1976) durant la période parisienne puis de son combat anti-colonial[32]. Elle adopte le prénom de Moufida en 1956 et leur divorce a lieu pendant l’été 1961. Le rôle de Wassila Ben Ammar (1912-1999), rencontrée en 1943 et épousée en 1962 est plus franchement politique[33]. On ne peut s’empêcher de penser que ces deux épouses ont quasiment été « répudiées », chacune d’une façon particulière. De la part de celui qui tenait plus que tout à inscrire la mention « Libérateur de la femme tunisienne » sur le frontispice de son mausolée à Monastir et qui, en promulguant le Code du Statut personnel, a permis aux femmes tunisiennes de demander le divorce, cela représente un paradoxe de l’histoire, une énigme psychologique. L’homme appelle à être mieux cerné.

Grâce à Hédi Jellab, directeur des Archives Nationales de Tunisie, j’ai pu prendre connaissance d’un ensemble de 69 lettres cédées par Meryem Laouiti Bourguiba, aux Archives Nationales de Tunisie en janvier 2020, numérisées et consultables. Envoyées par Habib Bourguiba à Mathilde entre 1940 et 1942, elles renferment cinq télégrammes (pour des vœux de bonne santé ou de bonnes fêtes) et deux lettres adressées à sa belle-sœur (en novembre 1941). Le chef du Néo-Destour est alors incarcéré dans la prison militaire du Fort Saint Nicolas[34], en pleine deuxième guerre mondiale, une période sur laquelle les connaissances historiques restent assez limitées, faute d’archives connues. Plusieurs cartons emportés pendant l’Occupation allemande de la Tunisie (17 novembre 1942-13 mai 1943), transférés en Allemagne puis à Saint-Petersbourg ont été reversés dans les collections du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes[35].

Ces lettres de plusieurs pages sont écrites dans un style vibrant, avec un vocabulaire vivant et tendre[36] qui ne laisse pas prévoir que l’auteur est capable d’engager une romance avec Wassila Bourguiba dans un avenir proche[37]. On peut y lire différentes facettes du tempérament du détenu : le mari qui s’appuie sur sa femme et la soutient envers la famille, le père en attente de marques d’affection filiale, le frère attentionné, le militant nationaliste qui ne perd pas espoir. 

Un élément constant court tout au long de la correspondance : la composition des colis que chaque détenu peut recevoir une fois par mois. Bourguiba aime les kaâk (gâteaux secs) de sa sœur, réclame du bochmat (pain grillé), précise la marque de dattes qu’il préfère, régule les quantités d’huile, de miel et d’harissa, commande halwa et chocolat pour son frère Mahmoud… Il réclame une photo de Mathilde et de Bibi et s’il se plaint de coups de froid, se fait toujours rassurant. C’est la voix et le langage d’un mari tunisien ordinaire, bien de son époque, préoccupé par les dates d’arrivée des colis et par leur contenu, au point d’en oublier parfois les difficultés matérielles du monde extérieur et le coût de ses commandes sur ses proches.  

Ces écrits enflammés ouvrent des fenêtres sur la vie presque séculaire d’un Tunisien du XXème siècle. Ils appartiennent à un registre d’expression de soi qui appelle à regarder Habib Bourguiba autant comme un produit de l’histoire tunisienne contemporaine que comme un acteur qui aura impulsé des transformations et entraîné des effets variables sur le cours de l’Etat et de la société.  

Habib Bourguiba est un personnage saturé de mémoire, malgré (ou à cause de ?) la profusion des discours de/sur lui, les dilemmes et scissions soulevés ainsi que l’éclipse imposée par son successeur Ben Ali. Si le titre de cette rencontre (Mémoire d’avenir) nous invite à cultiver la survivance de l’homme, je conclurai en disant que nous avons également besoin de nous affranchir de cette mémoire encombrante afin de construire une histoire raisonnée du passé dont il fait partie, sans le désir de le reproduire.

 

Hammam-Lif, le 31 décembre 2023

Texte publié dans Habib Bourguiba : Une mémoire d’avenir, Actes du colloque international de Sousse, novembre 2023, Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sousse, 2024, pp. 27-34.

Additif bibliographique

Hassan Arfaoui, La revanche de Bourguiba, Tunis, Appollonia, 2017.

Hédi Baccouche, En toute franchise, Tunis, Sud Editions, 2018.

Taïeb Baccouche, Bourguiba tel que je l’ai connu. Révélations d’entretiens à propos de la crise syndicale, Tunis, Leaders, 2021. En arabe et en français.

Tahar Belkhoja, Les bâtisseurs de la nation, Tunis, Sotepa Graphic, 2023.

Mohamed Ben Salem, L’antichambre de l’indépendance 1947-1957, Tunis, Cérès Editions, 1988.

Sliman Ben Sliman, Souvenirs politiques, Tunis, Nirvana, 2017 (réédition). 

Béchir Ben Yahmed, J’assume, Monaco, Editions du Rocher, 2021.

Sophie Bessis & Souhayr Belhassen Bourguiba, Tunis, Elyzad, 2012 (réédition).

Habib Bourguiba Jr, Notre histoire. Entretiens avec Mohamed Kerrou, Tunis, Cérès Editions 2013. Traduit en arabe en 2019.

Béji Caïd Essebsi, Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, Tunis, Sud Editions, 2009.

Khelifa Chater,  L’ère Bourguiba, Tunis, MC Editions, 2012.

Amor Chédli, Bourguiba tel que je l’ai connu, de la lutte pour l’Indépendance à la prise de pouvoir par Ben Ali, Tunis, Berg International, 2013.

Mohamed Lamine Chebbi, Journal d’un député. Ancien ministre de Bourguiba août 1959-février 1962, Tunis, Nirvana, 2014.

Noureddine Dougui, Wassila Ben Ammar, La main invisible, Tunis, Sud Editions, 2020.

AntoineHatzenberger, « Bourguiba d’une prison l’autre  », L’Année du Maghreb, 20 | 2019, 243-259. https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4833

Chédli Klibi, Radioscopie d’un règne, préf. Jean Daniel, Tunis, Déméter, 2012.

Abdelaziz Kacem, Bourguiba Elmostami’ al akbar [L’auditeur suprême], Tunis, Cérès Editions, 2022.

Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah. L’acteur et le témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012, (en arabe).

Bertrand Le Gendre, Bourguiba, Paris, Fayard, 2019.

Mahmoud Materi, Itinéraire d’un militant (1926-1942), Tunis, Cérès, 1992.

Albert Memmi, An I, Edité et annoté par Guy Dugas, Paris, CNRS éditions, Biblis, 2017.  

Ahmed Mestiri, Témoignage pour l’histoire, en arabe et en français, Tunis, Sud Editions, 2013.

Mohamed Salah Mzali, Au fil de ma vie, suivi de : Elyès Jouini, Mohamed-Salah Mzali. L’intellectuel et l’homme d’État, Tunis, Cérès Editions/ IRMC/ Bayt al Hikma, 2023.

Dits et écrits de Habib Bourguiba

Discours 

-31 volumes en arabe et 23 volumes en français ont été publiés en 1982 par le Secrétariat d’Etat à l’Information, sous l’égide de Mohamed Sayah.

-Bourguiba Habib, 1985-1987, Ma vie, mon œuvre, Paris, Plon, 3 vol. reprend la version française. 

-Habib Bourguiba, Ma vie, mes idées, mon combat, Tunis, secrétariat d’État à l’Information, 1984 (9 conférences de l’IPSI, 1973).

Films et documentaires

Hichem Ben Ammar, Bourguiba de retour, Documentaire, 55’, 2017.

 NOTES

[1] « La présence de l’absent », https://hctc.hypotheses.org/1495 . Paru dans Le Quotidien d’Oran, 7 avril 2015, p. 15. Version arabe  publiée dans Essafir el ‘arabi, 22 mai 2016 et traduit en anglais pour le magazine The Arab Weekly, 8 avril 2016, p. 15.

[2] On peut suivre l’enregistrement de la rencontre organisée avec l’Association des études bourguibiennes sur le lien suivant : https://www.beitalhikma.tn/fr/habib-bourguiba-le-reformateur01-02-juin-2022/

[3] Plusieurs liens permettent d’accéder aux travaux de la rencontre sur la chaîne YouTube de Bayt al Hikma: https://www.youtube.com/watch?v=1Oyfqg42nUQ , https://www.youtube.com/watch?v=M8mN1-mkAzY

[4]Bendana Kmar, « Relire les biographies de Bourguiba : Vie d’un homme ou naissance d’une nation ? », Alfa Maghreb et sciences sociales, n°1, Biographies et récits de vie [en ligne], Tunis, Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain, 2005, pp. 107-118, http://books.openedition.org/irmc/628 

[5] Bendana Kmar, “Profession historien en Tunisie : l’histoire contemporaine, entre institutions et recherche”, Etudes sur l’Etat, la culture et la société dans l’espace arabo-musulman. Mélanges offerts au Professeur Abdejellil Temimi, Tunis, CERES, Tome II, 2013, pp. 197-223. ; idem, ” L’entrée de l’histoire du mouvement national tunisien à l’université”, Penser le national au Maghreb et ailleursFatma Ben Slimane et Hichem Abdessamad (dir), Tunis, Arabesques éditions/Laboratoire Diraset, 2012, pp. 265-280.

[6] Chenoufi, Moncef, « Charles-André Julien, initiateur du Programme National de Recherche (P.N .R) en histoire de la Tunisie contemporaine », Hespéris Tamuda, 1997, vol. XXXV, fascicule. 1 (spécial), pp. 67-70.

[7] La dénomination de l’institut a changé en 2014 : https://ishtc.rnu.tn/

[8] Mohamed Sayah a exploité, en historiographe officiel, les Archives du Gouvernement Général de Tunisie pour en extraire une documentation spéciale  reconstituée en une série intitulée « Mouvement national » actuellement aux Archives Nationales de Tunisie.

[9] Radioscopie d’un règne, préface de Jean Daniel, Tunis, Déméter, 2012.

[10] Témoignage pour l’histoire, en arabe et en français, Tunis, Sud Editions, 2013.

[11] Bourguiba tel que je l’ai connu, de la lutte pour l’Indépendance à la prise de pouvoir par Ben Ali, Tunis, Berg International, 2013.

[12] Journal d’un député. Ancien ministre de Bourguiba août 1959-février 1962, Tunis, Nirvana, 2014.

[13] En toute franchise, Tunis, Sud Editions, 2018.

[14] Bourguiba Elmostami’ al akbar [L’auditeur suprême], Tunis, Cérès Editions, 2022.

[15] J’assume, Monaco, Editions du Rocher, 2021.

[16] Bourguiba tel que je l’ai connu. Révélations d’entretiens à propos de la crise syndicale, Tunis, Leaders, 2021. En arabe et en français.

[17] Les discours sont une source encore sous-exploitée : 31 volumes en arabe et 23 volumes en français ont été publiés en 1982 par le Secrétariat d’Etat à l’Information, sous l’égide de Mohamed Sayah. L’ensemble édité à Paris sous le titre : Bourguiba Habib, 1985-1987, Ma vie, mon œuvre, Paris, Plon, 3 vol. reprend la version française.  

[18] Mohamed Ben Salem, L’antichambre de l’indépendance 1947-1957, Tunis, Cérès Editions, 1988 ; Mahmoud Materi (1897-1972), Itinéraire d’un militant (1926-1942), Tunis, Cérès, 1992 ; Sliman Ben Sliman (1905-1986), Souvenirs politiques, Tunis, Nirvana, 2017 (réédition) ;  Albert Memmi, An I, Edité et annoté par Guy Dugas, Paris, CNRS éditions, Biblis, 2017.  

[19] Titre de la seconde partie de la biographie de Sophie Bessis & Souhayr Belhassen rééditée en 2012, Bourguiba, Tunis, Elyzad.

[20] L’essai L’ère Bourguiba, Tunis, MC Editions, 2012 de l’’historien Khelifa Chater n’apporte pas de documentation nouvelle.

[21] Hichem Ben Ammar, Bourguiba de retour, Documentaire, 55’, 2017.

[22] Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, Tunis, Sud Editions, 2009.

[23] Les conférences de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) de 1973 (publiées sous le titre Habib Bourguiba, Ma vie, mes idées, mon combat, Tunis, secrétariat d’État à l’Information, 1984) font partie de cette matière audio-visuelle révélée au public.

[24] Cérémonie du contrat de mariage de Habib Bourguiba & Wassila Ben Ammar, 12 avril 1962, Municipalité de La Marsa, https://www.facebook.com/watch/?v=393055416118633

[25] Projection d’un documentaire télévisé de 1973 : https://www.youtube.com/watch?v=Kh1iR1PJrEc  ; Dawlat al-istiqlal  Anouar wa dhila [L’Etat de l’indépendance Lumières et ombres], https://www.youtube.com/watch?v=Es2rl6rL5do ;  https://www.youtube.com/watch?v=yBAtPL8frZ0

[26] Dans la série Chahed ‘ala el ‘asr [Témoin de son temps], l’ensemble des entretiens Ahmed Mansour/Ahmed Mestiri : https://www.youtube.com/watch?v=IkHwU51xoO0

[27] Exemple : la série produite par la télévision El ‘arabiyya : Zamen Bourguiba [L’ère Bourguiba] https://www.youtube.com/watch?v=6vA7FkJBIV8

[28] Cet aspect de la fabrication des archives de/sur Bourguiba mérite un travail en soi.

[29]Cinq garçons : Mohamed, Ahmed, M’hamed, Mahmoud, Younès et deux filles : Néjia et Mongia (Aïcha ?)

[30] Peut-on accréditer l’hypothèse que les mémoires de Mohamed Salah Mzali publiés en 1972 ont incité Bourguiba à prendre la parole ? Cf. Mohamed Salah Mzali, Au fil de ma vie, suivi de : Elyès Jouini, Mohamed-Salah Mzali. L’intellectuel et l’homme d’État, Tunis, Cérès Editions/ IRMC/ Bayt al Hikma, 2023.

[31] Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah. L’acteur et le témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012, (en arabe).

[32] Habib Bourguiba Jr, Notre histoire. Entretiens avec Mohamed Kerrou, Tunis, Cérès Editions 2013. Traduit en arabe en 2019.

[33] Noureddine Dougui, Wassila Ben Ammar, La main invisible, Tunis, Sud Editions, 2020. Compte rendu in : « Wassila Ben Ammar : Une Tunisienne en politique », IBLA 226, 2020, pp. 288-292, https://hctc.hypotheses.org/2832

[34]  Antoine Hatzenberger, « Bourguiba d’une prison l’autre  », L’Année du Maghreb, 20 | 2019, 243-259. https://journals.openedition.org/anneemaghreb/4833

[35] Cf. Bertrand Le Gendre, Bourguiba, Paris, Fayard, 2019.

[36] Parmi les termes d’adresse utilisés : « Ma très chère », Ma Titi chérie », « Bien chère », « Ma bien aimée », « Ma chérie », « Ma bien chère Mathilde », « Ma mienne chérie », « Mon aimée », « Ma chère Titilde »….

[37] Bourguiba évoque dans un discours de 1973 son « coup de foudre » pour Wassila rencontrée en 1943 à Hammam-Lif.

Couverture : Statue de Habib Bourguiba à Monastir. © Photo de Habib M’henni, 2016.

A propos de : Regards sur le cinéma amateur tunisien

Compte rendu d’un ouvrage collectif coordonné par Ons Kamoun et Kamel Ben Ouanès, Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.

A l’occasion du 37ème Festival International des Films Amateurs de Kélibia (FIFAK, 17-24 août 2024), l’Association Tunisienne pour la Promotion de la Critique Cinématographique (ATPCC) publie un recueil d’articles qui annonce la relance de ses activités d’écriture autour du cinéma, en même temps que l’association reprend sa dynamique, en donnant notamment naissance à un site. On ne peut que saluer le réveil d’une association qui participe, depuis 1986, à enrichir l’environnement culturel du secteur et contribue à développer les échanges critiques que peut inspirer la sortie de chaque film.  

Ons Kamoun (présidente de l’ATPCC) inscrit la publication de cet ouvrage (annoncé comme le premier d’une série) dans la lignée de l’expérience de Cinécrits, menée par Tahar Chikhaoui avec un groupe de jeunes critiques et interrompue depuis 2004. La reprise actuelle se fait justement avec la complicité du même éditeur Sahar qui avait publié, de 1994 à 2004, sous un label de revue, dix-sept fascicules, produit d’ateliers d’écriture consacrés à des réalisateurs (Pier Paolo Pasolini, Jim Jarmusch, Raymond Depardon, François Truffaut, Rainer Werner Fassbinder, Abbas Kiarostami, Idrissa Ouedraogo, Souleymane Cissé, Youssef Chahine), des films (Le Moineau, Noces en Galilée, La nuit) et des festivals (Jerba, FIFAK, Journées Cinématographiques de Carthage, Trois Continents).

Kamel Ben Ouanès (vice-président de l’ATPCC) introduit l’ouvrage et le conclut par des considérations sur le cinéma amateur tunisien, ses caractéristiques et les perspectives ouvertes par sa réception. Le moment que l’on traverse en Tunisie invite à dépasser la notion d’engagement et la définition convenue quoique toujours opératoire (amateur vs professionnel) pour réfléchir à une troisième catégorie apparue depuis quelques années, celle des « films d’école ». L’arrivée des écoles de cinéma depuis les années 2000 dans le paysage universitaire enrichit la production cinématographique « non professionnelle » en fournissant une pépinière créative d’un troisième type. Elle engage à réfléchir à une caractéristique qui pourrait relier cet ensemble à d’autres films produits dans le cadre d’une formation académique, avant la naissance des instituts de formation tunisiens. Chéchia (30’) que l’anthropologue Sophie Ferchiou a réalisé en 1966 dans le cadre d’une thèse à la Sorbonne[1] peut être inclus dans un genre qui reste à délimiter (et à recenser), en fonction de l’évolution de la situation tunisienne à travers le temps.

Ces questionnements rejoignent le souci de mieux cerner le cinéma tunisien, sa diversité et ses contours en mettant en évidence les différentes facettes de son histoire. Cela passe, entre autres, par un effort de contextualiser les institutions et les cadres dans lesquels il a pu s’exprimer comme il comprend l’objectif de repérer les hommes et les femmes qui ont participé à le fabriquer. Cela demande également de mettre à plat l’ensemble de la production filmique (tous genres et formats compris) ainsi que la littérature critique engendrée jusque là (en arabe, en français et autres langues). Plusieurs initiatives existent çà et là. Il s’agit d’en faciliter la recherche et de favoriser l’accès à ce matériau afin d’ouvrir la voie à d’autres lectures et approfondir le regard sur une ressource filmique aux dimensions multiples. Ajoutons qu’il est nécessaire aujourd’hui d’introduire l’arabe et l’anglais à côté de la langue française pour évaluer l’ampleur de l’impact du cinéma amateur tunisien et ses vagues de réception.

L’ouvrage s’articule autour de deux parties. La première (Lectures critiques, pp. 15-60) rassemble 7 textes écrits autour de 6 films présentés et distingués par le FIFAK : Nachwa (Hamadi Bouabid, 1971), Seuils interdits (Ridha Béhi, 1972), Mansour et le régime (Mohamed Bouhjar, 2002), Le cuirassé Abdelkrim (Walid Mattar, 2003), Taâlila (Anouar Lahouar, 2004), et Fils de pauvreté (Nidhal Ben Hassine, 2012). Ce choix met en exergue des balises d’une production qui dépasse à ce jour les 500 titres. La 37ème session du FIFAK apporte la bonne nouvelle de la création d’un site à travers lequel la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs met les copies de ses films à la disposition du public : https://cineftca.com/.

La deuxième partie de l’ouvrage commence par un historique de la FTCA (pp.63-95), écrit en 2022 par un de ses anciens membres Mouldi Fehri qui anime aujourd’hui le site Cinéma tunisien https://cinematunisien.com/, une des plates-formes qui renseigne sur l’actualité du domaine. Le texte revient sur les étapes essentielles de l’évolution de la FTCA avec les textes-clés  qui l’ont jalonnée : La Ré-forme (1971), la plate-forme culturelle (1981) ainsi que les principales orientations prises par cette organisation, notamment celle de la formation-production au sein des clubs.

L’entretien mené par Ons Kamoun avec Abdelwahab Bouden (pp.97-114) évoque les conditions d’apprentissage des premiers cinéastes amateurs, pour la plupart enseignants et lycéens, réunis par la curiosité et un besoin de s’exprimer. Une forme de hiérarchie régnait et le manque de moyens (au niveau du son en particulier) orientait le travail sur l’image. Les questions de gestion et de pouvoir ont structuré le devenir d’une organisation en butte, comme le reste du pays, à des conflits de personnes, une conduite autoritaire et des choix de fonctionnement, tout en étant arrimée au Ministère de la Culture. Abdelwahab Bouden maintient son idée de remplacer « amateur » par « indépendant ».

L’évocation du portrait de Habib Masrouki par Fethi Doghri montre, une fois de plus, les liens de la cinéphilie tunisienne avec l’enseignement du cinéma en France (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, Ecole de Vaugirard, Paris) et l’influence exercée par les milieux culturels fréquentés par les cinéastes tunisiens des années 1960/1970 sur leurs choix esthétiques et leurs références cinématographiques.

Le texte de Kamel Ben Ouanès revient sur le terme « amateur » en donnant des repères historiques (fin de l’expérience collectiviste, 1969 ; présidence à vie accordée à Bourguiba, 1974 ; répression du jeudi noir, 1978…) qui montrent comment le mouvement des cinéastes amateurs tunisiens a enregistré/reflété l’évolution politique du pays au cours des années 1970/ 1980. La distinction entre film amateur et film d’école, découle d’une mutation importante dans les circuits d’accès à l’image et d’un bouleversement des modes d’apprentissage des métiers audio-visuels. Ces transformations technologiques appellent à un examen critique averti du langage et de l’esthétique des films « non professionnels ».

La bibliographie établie par Ons Kamoun rappelle la dimension d’instrument de travail que revêt l’ouvrage et incite à concevoir d’autres études qui prolongeraient les questionnements abordés en les reliant aux aspects institutionnels, administratifs, matériels et économiques qui sous-tendent et expliquent la production, la dissémination et la circulation d’une culture cinématographique en Tunisie à travers plusieurs générations.

  Hammam-Lif, le 30 août 2024

Publié dans la brochure Echos cinématographiques du 35ème FIFAK, 2024, pp.  30-35.  

[1] Sophie Ferchiou à la Cinémathèque tunisienne, https://hctc.hypotheses.org/2218

Tunisie : la réélection de Kaïs Saïed ternie par le contrôle du dispositif électoral et une forte abstention

Article paru sur The Conversation, 10 octobre 2024, en ligne.

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de cette élection ?

Cette troisième élection présidentielle tunisienne depuis 2011 montre une préparation minutieusement orchestrée par le pouvoir. Depuis la nomination des membres de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) par le président sortant jusqu’à la modification de la loi électorale deux semaines avant le scrutin, en passant par la mobilisation pour les parrainages et l’élimination de quatorze candidats par menaces et poursuites judiciaires, les étapes préalables ont été gérées de façon à alléger la candidature de Kaïs Saïed d’une concurrence véritable. Aucun débat n’a eu lieu entre les trois candidats et les sondages ont été interdits. L’objectif était clairement de maximiser ses chances d’emporter les voix devant les deux autres candidats. L’un d’eux, Ayachi Zammel a été condamné à 12 ans de prison à cinq jours de la présidentielle . Kaïs Saïed a ainsi obtenu ainsi 90,7 % au premier tour.

Les armoiries, symbole de la présidence de la République tunisienne.

J’en retire le sentiment que les présidentielles de 2014 et 2019 – à l’issue desquelles Béji Caïd Essebsi et Kaïs Saïed sont élus respectivement au second tour à 55,68 %  et à 72,71 % – ont servi d’expérience pour intervenir dans les phases légales et les nœuds garantissant le score final. L’encadrement du suivi médiatique de la campagne comme de l’observation du déroulement du scrutin ont achevé de boucler le quadrillage du processus électoral.

Quelles sont, selon vous, les raisons derrière le faible taux de participation ?

Même si le taux de 28,8 % dépasse les 11 % des élections législatives de 2022, la participation du 6 octobre 2024 est inférieure à celles des présidentielles de 2014 et 2019. Le deuxième tour de 2019 qui a conduit à l’élection de Kaïs Saïed en grande partie, grâce au rejet de son adversaire, Nabil Karoui, a revêtu une couleur particulière grâce à la participation exceptionnelle des jeunes. Cette fois, malgré la facilitation des conditions (une carte d’identité nationale suffit), la mobilisation des jeunes pour le scrutin présidentiel retombe à 6 % selon Nabil Belaam, directeur de l’Institut de sondages Consulting Nemrod. Ce faible taux de mobilisation illustre clairement le fossé entre l’offre politique et les attentes de la jeunesse.

Un bureau de vote à Tunis le dimanche 6 octobre 2024. © AA/Adel Thabti

A mon avis, l’abstention qui atteint le seuil de 71 % de ce scrutin a plusieurs explications. D’abord, elle reflète un désintérêt de la population tunisienne face à la chose publique après l’enthousiasme citoyen post-révolution de 2011. Ensuite, le manque d’efficacité de la vie des partis, les tensions au sein de la classe politique et les difficultés socio-économiques persistantes se conjuguent dans cette désaffection nourrie de déceptions. Enfin, on peut interpréter ce détachement comme une quête de stabilité et d’ordre, essentiellement parmi la population âgée, catégorie la plus visible parmi les votants du 6 octobre.

En quoi ces résultats vont-ils influencer la dynamique politique en Tunisie ?

Le taux de 90 % me rappelle celui de l’ancien Zine El Abidine Ben Ali en 2009. Les résultats d’octobre 2024 s’inscrivent dans un climat politique tendu avec des arrestations incessantes. Plusieurs centaines de personnes de tous bords subissent des procédures judiciaires obscures. Le décret-loi 54 qui permet de condamner, depuis septembre 2022, toute voix dissidente ou critique du régime menace sérieusement la liberté d’expression qui a vivifié le débat public depuis 2011.

Ce deuxième mandat de Kaïs Saïed constitue un nouveau départ pour lui, qui a perdu une partie de son premier mandat (2019-2021) bloqué par le Parlement et par son inexpérience face au terrain politique. Grâce à l’article 117 de septembre 2021 qui lui confère tous les pouvoirs et suite aux suspensions des institutions mises en place après 2011 telles que l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC) et la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), le président a désormais une liberté d’action totale, dans un paysage institutionnel neutralisé.

Le Conseil national des régions et des districts (CNRD), créé par Kaïs Saïed dans le cadre du référendum du 25 juillet 2022. © Businessnews

L’Assemblée des représentants des peuples (ARP) donne des signes de soumission (elle amende la loi électorale). Le Conseil national des régions et des districts, nouvelle chambre haute du Parlement, ne s’impose pas comme deuxième chambre. De plus, la magistrature manifeste peu d’autonomie dans ses jugements (tribunal administratif excepté).

Les partis politiques et la centrale syndicale (UGTT) qui animaient la vie publique sont silencieux, tandis que les associations sont surveillées à travers leurs financements. La dynamique politique est privée d’énergies et se concentre dans les rouages du pouvoir exécutif, de l’administration et des forces de sécurité, laissant poindre un horizon où l’espoir d’un Etat de droit, avec séparation des pouvoirs et des institutions indépendantes, est affaibli.

Quels sont les défis et opportunités auxquels le pays devra faire face dans les cinq prochaines années ?

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Le risque immédiat est de s’installer dans un régime fermé aux libertés collectives et individuelles et d’empêcher la société civile et les partis politiques de jouer leur rôle d’équilibre. Les défis et les opportunités restent considérables sur le plan économique et social, dans un environnement régional perturbé. La Tunisie vit des difficultés depuis longtemps avec une monnaie (dinar) dévaluée  et une compétitivité amoindrie. La corruption est ancrée dans les échanges, le chômage (y compris des diplômés) persiste. Elle nourrit un mouvement d’émigration régulière et irrégulière non maîtrisé. La hausse des prix, l’inflation et les pénuries chroniques détériorent le quotidien et contribuent à alimenter une insécurité sociale et économique qui menace la stabilité du pays.

La Tunisie a besoin de réformes de fond (législation, libertés, rémunérations, espaces) dans l’éducation, la gestion de l’eau, le domaine agricole, l’aménagement urbain, la politique de logement et de transport. On attend un Etat plus social et moins bureaucratique, une fiscalité redistributive et une prise en charge concrète des inégalités territoriales et sociales… Autant d’orientations peu lisibles à travers la campagne électorale du président sortant et ses visites de terrain.

Fin de mandat de Kaïs Saïed : l’image paradoxale d’une présidence autoritaire (2019-2024)

Version longue d’un article paru sur The Conversation, 21 septembre 2024, en ligne.

Faire le bilan de cinq ans de pouvoir de Kaïs Saïed nécessite un avertissement : la fiabilité de l’information circulant autour de la situation tunisienne est difficile à mesurer comme il est malaisé de juger des catégories des analyses inhérentes aux bouleversements que le pays traverse depuis la fin du régime de Zine El Abidine Ben Ali[1], contraint à quitter le pays le 14 janvier 2011. Entre l’hétérogénéité de la production des renseignements et l’enchevêtrement des désordres, essayons de mettre en perspective les différentes strates de l’actualité.

L’élection prématurée d’un président inattendu

Doigt teinté d’encre à l’issue du vote. © Hassan Ammar/Jeune Afrique

Kaïs Saïed, un enseignant de droit constitutionnel dont l’image est popularisée par les médias depuis 2011 emporte les élections présidentielles tunisiennes de septembre et octobre 2019. Le deuxième tour de cette élection anticipée -suite au décès de Béji Caïd Essebsi en juillet 2019- porte cet outsider avec 72, 71 % des voix[2], face à Nabil Karoui, un homme d’affaires dirigeant la chaîne Nessma TV. Le rejet de la classe politique, la dérive des médias, l’incurie économique ajoutés à un parlement élu par un « scrutin de liste à la proportionnelle aux plus forts restes » inadapté depuis 2014[3], expliquent en partie cette bifurcation dans la vie politique tunisienne.

Après des décennies de présidentialisme autoritaire adossé à un parti unique, le processus transitionnel engagé depuis 2011, s’est concentré sur une ingénierie électorale qui a donné un régime d’assemblée s’opposant à une Présidence de la République aux prérogatives amenuisées. Le dispositif dessiné par la Constitution de 2014[4] est amputé de la cour constitutionnelle prévue pour 2015 et qui n’adviendra pas. Les élections constituantes de 2011, législatives de 2014 et 2019, municipales de mai 2018 et présidentielles de 2014 et 2019 n’ont pas permis d’équilibrer les pouvoirs exécutif et législatif tandis que la sphère judiciaire est demeurée sous l’emprise de l’appareil dirigeant. Après l’engouement citoyen d’octobre 2011 qui avait porté l’électorat tunisien à plus d’un tiers de la population, le nombre d’électeurs a régulièrement baissé.

L’Assemblée Nationale Constituante (ANC, 2011-2014) et les deux législatures de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP, 2014-2019 ; 2019-juillet 2021) ont certes introduit une vie parlementaire plus centrale, plus autonome, plus visible et plus suivie par les citoyens[5].  En parallèle, des instances sont créées (Instance Supérieure Indépendante des Elections, Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle, Instance Nationale de Lutte contre la corruption, Instance Vérité et Dignité…) dans l’objectif de réguler des secteurs devant contribuer à établir des règles plus démocratiques. Nominations et démissions au sein de ces instances ont reflété les rapports de forces apparus en 2011 qui n’ont évité ni les irrégularités ni les violences[6]. L’action réformatrice de ces instances s’est figée dans des mesures préliminaires, notamment dans le domaine médiatique[7]. L’ouverture à la pluralité des partis donnant 237 formations dont une vingtaine représentée à l’Assemblée, n’a pas structuré la vie politique.

Kaïs Saïed se présente parmi 26 candidats en 2019, dépourvu d’appui partisan. Il n’est pas nouveau dans la scène d’expression libérée, s’étant mobilisé en 2011 avec des personnalités qui ont commenté le processus transitionnel engagé[8] et ayant poursuivi contacts et échanges avec la population. Son profil austère comme son discours conservateur[9] ont inspiré une fraction non négligeable de jeunes électeurs ainsi qu’une opinion déçue par le spectacle des députés inefficaces et par un système politique qui n’a pas amélioré les conditions de vie ni combattu les inégalités et la corruption.

Après 53 ans de parti unique sous les présidences de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), la lutte déclarée entre l’exécutif et une Assemblée des représentants du peuple inefficace déçoit les attentes envers les mécanismes de démocratisation. La dégradation des conditions sociales et économiques fait percevoir les élites comme seules bénéficiaires d’une révolution de plus en plus niée. Ce désenchantement contribue à favoriser l’élection d’un candidat que les médias présentent comme une figure hors système, non corrompue par la politique, incarnant la droiture, créditée d’une connaissance du droit, porteuse d’un discours souverainiste et exhibant d’une proximité avec le « peuple ».

Cette arrivée présidentielle impromptue ne modifie cependant pas le déséquilibre ni la lutte entre les trois pouvoirs occupant la scène politique depuis 2011. Le fait que le nouvel élu soit un juriste constitutionnaliste accentue le juridisme conflictuel cristallisé autour de la Constitution. L’incompatibilité entre présidence de la République et Parlement se traduit en blocages actionnés lors du choix de chef de gouvernement par Kaïs Saïed[10].

Le covid-19 : une crise fatale ou opportune ? 

L’occasion de renverser ce déséquilibre se présente le 25 juillet 2021, 64è anniversaire de la proclamation de la République. Un appel à manifester lancé sur les réseaux sociaux contre l’exceptionnelle mortalité du Covid rencontre un écho national. Mobilisations et marches ont lieu dans plusieurs villes, sous la canicule et malgré les contraintes sanitaires. Le Président de la République apparaît en fin de journée, entouré du conseil de sécurité. Sur la base de l’article 80 de la Constitution de 2014 et le diagnostic d’un « péril imminent », il annonce le gel du parlement, la levée de l’immunité des députés et l’état d’exception en congédiant le chef du gouvernement et la ministre de la Justice. La crise sanitaire prise en mains par les forces de sécurité[11], le soulagement populaire, l’appui de partis et des syndicats des travailleurs et des patrons[12] forment un climat favorable. On ne peut s’empêcher de rapprocher ce « coup d’État constitutionnel » des précédents historiques du 25 juillet 1957 (Lamine Bey, dix-neuvième de la dynastie husseïnite est déposé au profit d’une proclamation de la République par l’Assemblée Constituante)[13] et du 7 novembre 1987 (un « coup d’État médical » met fin à la présidence à vie de Habib Bourguiba, déclaré inapte à exercer ses fonctions)[14]. Comme pour les « coups » antérieurs, la mainmise sur les rouages se fait par des textes qui trient dans les acquis, affirment une légitimité et promettent un ordre politique plus juste.

Montage d’un billet de banque revisité en période de crise sanitaire. © Nawaat

Ajoutant à l’état d’urgence instauré depuis janvier 2011, levé en mars 2014 et renforcé avec les attaques terroristes en novembre 2015, le régime de Kaïs Saïed reconduit le 23 août 2021 les mesures d’un Etat d’exception jusqu’à « nouvel ordre ». Le 22 septembre, un décret octroie au Président de la République la totalité des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire[15], affirme conserver le préambule et le chapitre des Droits et Libertés de la Constitution de 2014 avec un article 20 stipulant explicitement que les dispositions émises depuis 2014 ne répondant pas à ses orientations seront suspendues.

Le pouvoir du parti Ennahdha[16], ne résiste pas à la force des tanks entourant le bâtiment de l’Assemblée des Représentants du Peuple. Rached Ghannouchi, accouru le 26 juillet 2021, ne parvient pas à mobiliser un soutien suffisant. La crise sanitaire et un exercice du pouvoir prédateur et opportuniste ont usé les bénéfices de la première place obtenue par les islamistes aux élections constituantes d’octobre 2011. 

Le 29 septembre, Najla Bouden est nommée cheffe de gouvernement. Mettre une femme à ce poste et former le 11 octobre 2021 un gouvernement, avec 10 femmes ministres et secrétaires d’État sur 26 sert avec photogénie les premiers pas d’un État d’exception qui soulage, en outre, la gestion de la pandémie de l’été 2021 : l’état d’urgence sanitaire décrété en juillet a valu au ministre de la santé d’être limogé en pleine campagne de vaccination.

La concentration des trois pouvoirs est une réplique radicale au conflit qui a opposé pendant presque deux ans le Président de la République Kaïs Saïed à Rached Ghannouchi, Président du Parlement, à majorité Ennahdha. Elle maintient l’opacité autour du pouvoir judiciaire non réformé depuis 2011. Le Conseil supérieur de la Magistrature (CSM) issu de la Constitution de 2014 maintient la corporation judiciaire fermée sur elle-même. L’arrestation, en juillet 2021, des deux Procureurs de la République crée un vide institutionnel au sein de l’autorité judiciaire. Le remplacement des membres du Conseil supérieur de la Magistrature (6 mars 2022) et des arrestations intempestives[17] augmentent la paralysie du processus transitionnel. Celui-ci est capté par une administration échappant d’autant plus à l’information que les médias sont progressivement gelés par une communication unilatérale qui soustrait les responsables politiques aux échanges avec les journalistes et se contente de communiqués[18].

Communiquer unilatéralement sur un thème : la « libération nationale »

Décret n° 117 relatif aux mesures exceptionnelles du 22 septembre 2021. © Journal officiel (JORT)/carthage.tn

Les crises politique, sanitaire, sociale et économique se chevauchant, le discours de Kaïs Saïed s’arc-boute sur une revendication de « libération nationale » contre les ennemis de l’État qu’ils soient à l’étranger, aidés par des capitaux, soutenus par des ambassades ou œuvrant de l’intérieur des institutions. Cette rhétorique a permis de recouvrir une série de processus et d’actions convergeant vers une réduction des libertés et un dé-tricotage des institutions post-2011, tout en affirmant le maintien des « acquis  de la révolution ».  L’article 22 du décret présidentiel n°2021-117, dispose que le nouveau régime devra garantir « la réalisation des objectifs de la révolution du 17 décembre 2010 relatifs au travail, à la liberté et à la dignité nationale ». Le 7 décembre 2021, un décret-loi institue le 17 décembre jour de commémoration de la Révolution tunisienne, remplaçant ainsi celui du 26 mars 2011[19] qui fixait le 14 janvier comme fête de la Révolution. Ce geste s’inscrit dans la volonté de redresser le cours d’une révolution[20] qui aurait été déviée depuis les premières mesures constitutionnelles de 2011. La légitimité « révolutionnaire » implique de repasser par les mêmes étapes et opérations, en modifiant les contenus pour instaurer d’autres règles, notamment dans la représentation. 

Le calendrier du 13 décembre 2021 prévoit une consultation électronique (E-istichara, 15 janvier-20 mars 2022), un référendum pour le 25 juillet 2022 et des élections législatives pour le 17 décembre 2022) alliant ainsi imagerie « révolutionnaire », esprit constitutionnaliste et aspiration mémorielle. Cette dramaturgie politicienne approuvée par un électorat de 11% de votants couvre des décisions mettant fin au fonctionnement des principaux espaces d’expression et de contre-pouvoirs nés après 2011. C’est notamment le cas du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) dissous en juin 2022 suivi de la recomposition de l’Instance Supérieure Indépendante des Élections (ISIE). Farouk Bouasker en est le cinquième président et le bureau est limité à sept membres. La Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAÏCA)[21] n’a jamais eu plus que des prérogatives consultatives. Les émoluments de ses membres sont suspendus en 2023 et l’instance est gelée début 2024.

Face à une situation économique et sociale préoccupante depuis 2011 et des pénuries alimentaires chroniques depuis la guerre d’Ukraine déclenchée en février 2022, l’essentiel de l’action de Kaïs Saïed est de convoquer des responsables pour les exhorter devant les caméras à faire leur travail. Chaque apparition est une occasion de dénoncer les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, d’incriminer des lobbies malfaisants et de menacer de châtier ceux qui s’opposent à la guerre de libération nationale menée à la tête de l’Etat tunisien, vu comme menacé de toutes parts. Qu’il s’agisse des pénuries d’eau, des conditions d’emploi des femmes rurales, des transports publics indisponibles, des enseignants intérimaires ou de la pollution des plages, l’attitude de Kaïs Saïed consiste à se rendre sur les lieux pour déplorer les dysfonctionnements et incriminer les responsables de complot contre l’Etat. Aucune réforme touchant la fiscalité, l’administration, l’éducation, la santé, le transport, l’emploi, l’agriculture, la propriété foncière, l’extraction des sols, l’énergie ou l’environnement n’a vu le jour, y compris après la création des deux chambres parlementaires. À côté de l’Assemblée des représentants du Peuple, la Constitution de 2022 instaure une deuxième chambre : le Conseil national des régions et des districts (CNRD) issu des élections locales de décembre 2023 et février 2024 et dont les prérogatives et les émoluments restent imprécis.

Le dialogue avec l’UGTT, un interlocuteur d’équilibre dans la vie politique tunisienne depuis des décennies[22], est coupé. Des juristes proches de Kaïs Saïed sont restés dans le cercle de ses conseillers jusqu’aux derniers essais de rédaction de la constitution[23]. Le texte qui voit le jour en juillet 2022[24], après plusieurs péripéties et des consultations non abouties, est rédigé par lui. Il consacre, entre autres, le régime présidentiel, est soumis à référendum le 25 juillet 2022 et adopté en août 2022.  

Des terres domaniales récupérées par les pouvoirs publics[25] ont été attribuées à des exploitants sur la base d’un décret présidentiel de mars 2022, afin de dynamiser les régions. Le bilan se heurte à un système législatif et de financement rigide.

Surveiller et punir

© M. Rais/wikimedia commons (2011)

Un des traits saillants du mandat de Kaïs Saïed réside dans une opacité entretenue par une administration qui ne s’est ni réformée, ni modernisée, ni digitalisée. La communication politique qui a alimenté les médias et nourri les réseaux sociaux pendant plus d’une décennie est réduite à une technologie des mesures de contrôle et des annonces de nominations ou de changements dans les fonctions officielles. Près d’une centaine de membres du gouvernement (ministres, secrétaires d’Etat, ambassadeurs, conseillers…) sont désignés, mutés ou exclus tout au long de ce quinquennat[26]. Beaucoup de fonctions et postes restent non pourvus à ce jour, sans que l’on sache si ces manques sont dus aux conditions de recrutement, de paiement ou de viabilité des postes.

La deuxième caractéristique est le freinage brutal de la liberté d’expression impulsée depuis 2011. Prenant prétexte de lutter contre le terrorisme, la cybercriminalité et les fausses nouvelles, le décret-loi 54 de septembre 2022 pèse désormais comme une épée de Damoclès sur toutes les formes d’expression. Sur une durée de deux années, ce décret a permis des centaines d’interpellations et de procès, des arrestations musclées, des condamnations inexpliquées, des incarcérations incompréhensibles. Le corps judiciaire sert, une fois de plus, comme outil d’intimidation des activistes et militants politiques, des journalistes et chroniqueurs, des artistes, avocats et fonctionnaires. L’atteinte aux libertés et notamment à la liberté d’information que le décret 54 a permis de systématiser menace un des acquis du soulèvement de 2011 et mine la compétition électorale pour le pouvoir[27], en plus d’une érosion de la liberté d’association[28] qui a vivifié la vie politique tunisienne après des décennies de surveillance autoritaire.

Alors que la Tunisie est un pays d’émigration, d’immigration et de passage et que la question migratoire mérite une attention des pouvoirs publics pour mettre en place des structures et des lois afin de réguler ce phénomène complexe, une politique discriminatoire est clairement proclamée. Le Président de la République prononce un discours xénophobe en février 2023 qui entraîne des violences contre les populations subsahariennes[29]. Les suites de l’incident sont lourdes ; il ouvre la porte à la chasse aux migrants subsahariens et à des poursuites contre des associations[30] suppléant l’aveuglement d’une politique publique sur la diversité de la population tunisienne et face à une mobilité humaine aujourd’hui inévitable. Le soutien de la Tunisie à la Palestine reste rhétorique, notamment après le 7 octobre 2023[31].   

En plus du tournant autoritaire que ce mandat illustre et malgré les discours de souveraineté que Kaïs Saïed se plaît à répéter envers les tentatives d’ingérence des agences de notation financière, des chancelleries, des organisations non gouvernementales et des fonds d’investissement, on constate que les mesures pour instaurer la vérité des prix dans l’économie tunisienne ont finalement trouvé la poigne de fer qui a permis de les imposer à la société. Les protestations économiques et sociales constantes depuis 2011, y compris en temps de covid[32] commencent à baisser depuis 2021 alors que l’inflation monte et que le coût de la vie augmente. Les fluctuations du dinar s’ajoutent à l’amenuisement des effets de la caisse de compensation des produits de base sur la consommation. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale parviennent à imposer les mesures jugées nécessaires à la libéralisation de la gestion de l’économie tunisienne jusque là empêchée par des choix sociaux que les dirigeants politiques craignaient de changer.

Par ailleurs, en vertu de la dramatisation raciste ouvertement affichée depuis février 2023 envers l’immigration, la Tunisie accepte de collaborer, avec la France et l’Italie notamment, pour jouer le rôle de filtre sur ses frontières terrestres et maritimes afin d’épargner au maximum les départs vers l’Europe. Les quatre visites de Giorgia Meloni, cheffe du gouvernement italien, en 2024 auront porté leurs fruits.

Au fil des cinq années de son mandat, Kaïs Saïed se dresse comme une figure accommodante face à un avenir incertain, sur le plan géo-politique comme d’un point de vue interne. Cela suffit-il à expliquer l’absence de réactions face au durcissement de son régime envers la population tunisienne au point de compromettre les débuts de vie démocratique amorcés depuis 2011?

Hammam-Lif, septembre 2024

[1] (1936-2019). Deuxième président de la République tunisienne. Il prend le pouvoir en destituant Habib Bourguiba le 7 novembre 1987. Il meurt en exil en Arabie Saoudite le 19 septembre 2019.

[2] Les législatives (à un tour) ont connu un fort taux d’absentions.

[3] Ce mode de scrutin, mis au point pour les élections de l’Assemblée constituante de 2011, a participé à maintenir un émiettement des forces politiques.

[4] Rafaâ Ben Achour, « La Constitution tunisienne du 27 janvier 2014 », Revue française de droit constitutionnel, n°100, 2014, pp. 783-801.

[5] Les débats parlementaires sont transmis en direct par la deuxième chaîne de la télévision nationale.

[6] Les points culminants ont été les assassinats politiques (Lotfi Nagdh, 2012 ; Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013) et les attentats de mars, juin et novembre 2015…

[7] Larbi Chouikha, Médias tunisiens : Le long chemin de l’émancipation (1956-2023), Tunis, Nirvana, 2023.

[8] Il a proposé un projet de constitution avec Sadok Belaïd et Haykel Ben Mahfoudh dès le démarrage des travaux de l’ANC en 2011. Cf. Kmar Bendana, « Une lecture de la Constitution tunisienne. Questions d’histoire »,  Polarisations politiques et confessionnelles, Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard, (dir.), RomaTrE-Press, mars 2015, pp. 167-180.

[9] Au cours de son premier discours à l’occasion de la fête nationale de la femme, le 13 août 2020, il déclare que l’égalité d’héritage entre hommes et femme n’est pas conforme au Coran. Il se déclare également favorable à la peine de mort.

[10] Habib Jemli (novembre 2019- janvier 2020), Elyès Fakhfakh (janvier-Juillet 2020) et Hichem Mechichi (juillet-septembre2020)

[11] Kmar Bendana, « Entre crise politique et crise sanitaire : le Président Kaïs Saïed tente de reprendre la main », https://hctc.hypotheses.org/3118

[12] Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) & Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (UTICA)

[13] https://inkyfada.com/fr/2022/07/25/dessous-des-dates-25-juillet-beylicat-republique-tunisie/  

[14] https://inkyfada.com/fr/2020/11/07/dessous-des-dates-7-novembre-1987-la-presse/

[15] Décret présidentiel n°2021-117 du 22 septembre 2021, relatif aux mesures exceptionnelles.

[16] Sarah Ben Néfissa et Pierre Vermeren, dir., Les frères musulmans à l’épreuve du pouvoir. Egypte, Tunisie (2011-2021), Paris, Odile Jacob, 2024.

[17] Décret présidentiel n° 2022-516 du 1er juin 2022, relatif à la révocation de 57 magistrats.

[18] Fermeture de la chaîne El Jazeera à Tunis, limogeages au sein de  la télévision, poursuites contre les journalistes…

[19] On était alors dans une autre situation d’exception : le signataire était le Président de la République par intérim Fouad M’bazaâ. Cf. Kmar Bendana, « Commémorer par décret », https://hctc.hypotheses.org/3206

[20] L’expression en arabe est : tashih al massar

[21] Créée par décret-loi du 2 novembre 2011 et fondée le 3 mai 2013.

[22] Le 25ème Congrès de l’Union Générale Tunisienne du Travail se tient du 16 au 18 février 2022. Noureddine Taboubi est réélu à la tête du nouveau bureau comprenant 3 femmes. Le Congrès de Sousse de juillet 2021 avait permis d’aller au-delà des limites de l’article 20 du statut de la centrale syndicale.

[23] Notamment les juristes Sadok Belaïd et Amine Mahfoudh.

[24] Le journal officiel en publie deux versions au mois de juillet. La version finale est encore modifiée.  

[25]Mohamed Elloumi, « Les terres domaniales en Tunisie », Études rurales n° 192, 2013,    https://journals.openedition.org/etudesrurales/9888

[26] Le 7 août 2024, Kamel Maddouri, troisième chef de gouvernement remplace Ahmed Hachani, nommé en août 2023. Il forme un nouveau gouvernement le 25 août 2024 en changeant 19 ministres et 3 secrétaires d’État.

[27] Plusieurs opposants politiques sont en prison : Abir Moussi, Issam Chebbi, Rached Ghannouchi, Abdelhamid Jlassi, Ghazi Chaouachi, Jawhar Ben M’barek, Khayem Turki et d’autres.

[28] Rapport El Bawsala, 2023, https://www.albawsala.com/uploads/documents/policybrief-lerosion-de-la-liberte_fr.pdf.

[29] Camille Cassarini et Vincent Geisser, « Une politisation en devenir? L’immigration subsaharienne dans les tourments d’une xénophobie stratégique », Afrique(s) en mouvement, vol. 2, n° 6, 2023, pp. 72-81.

[31] Sur instruction présidentielle, la Tunisie présente le 23 février 2024 un avis consultatif à la Cour Internationale de Justice. La plaidoirie est prononcée par le juriste Slim Laghmani.

[32] Eric Gobe, « La Tunisie en 2020 : les mouvements de protestation au temps du Covid-19 », L’Année du Maghreb, n° 26, 2021, pp. 329-342. https://journals.openedition.org/anneemaghreb/10404

 

إنسانيّات تونس 2022. انطباعات نهاية الملتقى

Ce texte, également disponible en français, a été publié dans le volume des Conférences inaugurales, coordonné par Raja Fenniche, Centre de publication universitaire, Université de La Manouba. Nous remercions l’éditeur pour ce partage

كانت الأيّام الخمس المنقضية زاخرة بدروس وبراهين حيّة حول صحّة العلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة في منطقتنا. انطلاقا من مكان تنظيمه بتونس، أطلق المنتدى مجموعة من الرّسائل التي أودّ بيانها. يمكن أن ألخّص هذه الرّسائل في ثلاث نقاط هي مواصلة لنقاشات جدليّة حكمت التّنظيم وانعكست نتائجها على قواعد العمل وعلى التّوليفات التي تمّ اختيارها.

لم يكن كلّ شيء على أحسن ما يرام. إلاّ أنّنا صنعنا معا بالوسائل المتاحة طيلة فترة التنظيم، مع وجود إكراهات، واختلافات وإمكانيّات محدودة، لقاءا حول العلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة في المغرب الكبير والمشرق وخارجهما، يقدّم مكتسبات كلّ المجالات، ويعبّر عن الحاجيات والطّموحات، ويبرز النّقائص وضروب التّفاوت، ويكشف عن الإخلالات والمفارقات، ويشير إلى بعض بوارق الأمل.

إنّنا ننتج علوما إنسانيّة في بلدان المغرب الكبير

أولى الرّسائل هي أنّ المغرب الكبير ليس مساحة اختصاص وميدان بحث وفضاء اختبار لفرضيّات “نظريّة”فحسب. المغرب الكبير هو كذلك مجال عمل علميّ، ومجموعة من الفضاءات التي تقدَّم فيها المعارف، وتولد فيها الأفكار، وتمارس فيها أنشطة البحث. في المغرب الكبير جامعات عموميّة وخاصّة ومخابر ومعاهد تصنع المعارف الإنسانيّة الموجّهة أساسا إلى بلدانه. دروس وندوات وملتقيات ومجلّات ومؤلّفات تصنع مادّة معرفيّة بالعربيّة والفرنسيّة أساسا، غير محفوظة كما ينبغي، وغير موزّعة بما فيه الكفاية ولا تكاد تكون متاحة في بلداننا وخارجها. فمن يصنعون ويصنعن المعرفة يتنقّلون بلا شروط. وعندما ينجح مدرّسون/ات وباحثون/ات وطلبة/ات في الطّيران إلى آفاق أكثر جاذبيّة، قلّ وندر أن يعودوا إلى الأرض التي تعلّموا فيها والمحلّ الذي تدرّبوا فيه.

إذا نظرنا إلى العلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة في تونس، وجدناها متأرجحة بين حاجيات الكونيّة ومخاطر العولمة. هذه العولمة تؤثر على ديناميكيّات الجامعيّة البعيدة عن شبكات التّبادل الكبرى والمفتقرة إلى إمكانيّات تطوير التّبادل على عين المكان. والأدبيّات تمثّل مرآة دالّة على التّفاوت الذي ينعكس على المستوى المعرفيّ مؤكّدا التّأثير العالميّ للتّمركز. طلبتنا يذكرون المراجع المحلّيّة في رسائلهم وأطروحاتهم. وعندما ينتدبون/ينتدبن في الجامعات الأوروبّيّة، فإنّهم/هنّ ينتقلون/ن إلى الشّواهد المرموقة في بيئة التّكوين الجديدة. فالجهاز النقدي إعلان مشفّر عن الانتداب الجامعيّ المرجوّ.

لغات العلوم الإنسانيّة

هذا العرض للملامح العامّة يؤدّي بنا إلى طرح تساؤل : ما هو المتاح أمام مجموعات الباحثين في وضع عامّ لا “يلتقط” من المعارف سوى منتدبين جددا يتمّ إدماجهم في منظومة التّنافس العالميّ ؟ رغم وجود قواعد للبيانات الرّقميّة، تظلّ الأبحاث المحلّيّة غير مستثمرة لأنّها لا تمكّن من شقّ الطّريق إلى السّوق المعولمة للتّشغيل الأكاديميّ، بما يتلاءم مع منطق الإعداد الالكترونيّ للمراجع.

ويتأكّد الانحدار بالممارسات اللّغويّة التي تجعل الأشخاص والمسارات متماثلة. فالانكليزيّة، اللّغة “العالميّة” للتّواصل العلميّ،تساهم في طمس التّعقيدات المحلّيّة. وفي الحالة التّونسيّة، تؤدّي المقاربة العاطفيّة للغة العربيّة إلى تقسيم المجموعة الأكاديميّة، بدل الإعلاء من شأن هذه اللّغة باعتبارها معينا من الإبداع والمفهمة المختلفة، يفيض بالدّقائق واللّطائف. وفي الواقع، يمكن أن يمثّل الثّالوث الفاعل (مع وجود الفرنسيّة محاصرة بين لغتين قويّتين) توازنا خصبا ومتنوّعا بحسب صنوف التّكوين والمسارات. إنّ بيئاتنا مكوّنة من طبقات متعدّدة اللّغات، جديرة باهتمام العلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة النّاشئة وقادرة على تغذية انعكاسيّتها الضّروريّة. أليس بإمكان المعارف حول المجتمعات أن تكون في الوقت نفسه محلّيّة ودوليّة؟

الرّقمنة باعتبارها مخرجا

أستقي النّقطة الثّالثة من الانطباعات المرتسمة عن ورشات الإنسانيّات الرّقميّة التي حضرتها. إنّ التّقنيات الجديدة تفتح أبواب أشكال مختلفة من الاستخدام في الفنون والآداب والمعارف، من شأنها أن توسّع ميادين البحث وتعدّد سياقات الدّراسة. إنّ وسائل ومناهج التّدريس والبحث تتغيّر وتضعنا على عتبة علاقات أخرى مع عمليّات وهي التّقييم وإكساب الشّرعيّة العلميّة. والأنترنت، شأنها في ذلك شأن المعرفة المتحوّلة، تساهم في فرقعة مراكز المعرفة، وفي توسيع مواقعا لتّثبّت والمصادقة على أنماط الملاحظة والمقاربة. وتقوم البيداغوجيا والنّشر والاتّصال بتفحّص الصّيغ، وتمزج مكتسبات متأتّية من تقاليد مختلفة وتجدّد طرق مساءلتها لمحتويات “الآداب” التي تتوفّر للمجتمعات ومناقلتها للرّوافد والمهارات المحلّيّة.ورغم أنّ دوائرنا العلميّة في وضع تبعيّة، فإنّ أمامها الكثير من التّحدّيات والأعمال : التّقدّم في معرفة الواقع المباشر وتنظيمه بجعل الممارسات التّوثيقيّة والبيداغوجيّة متلائمة مع المحامل الجديدة. إنّ الطّفرات التّكنولوجيّة والطّموحات السّياسيّة تدعونا إلى تغيير علاقاتنا بالمؤسّسات وإلى فتح الفضاءات الثّقافيّة أمام التّفاعلات القريبة التي تظلّ في حوار مع المعايير الدّوليّة وتوفّر في الوقت نفسه آفاقا للامتداد والتّلاؤم مع ميادين مختلفة.

وأختم بملاحظة بسيطة أردّ بها على المشاركين/ات الذين انتقدوا حجم الملتقى وتشتّت أنشطته بين المركّب الجامعيّ بمنّوبة ومدينة الثّقافة. لقد أردنا أن نجرّب التّقريب بين الجامعة وفضاء عامّ بالمدينة، وأن نختبر إخراج الخطاب العلميّ من جدران الأكاديميّة، وأردنا أن نلاقي بين الثّقافات والمعارف (التي شملت المعارف الصّلبة وإن باحتشام)، وان نمزج بين أجيال مختلفة من الباحثين المنتمين إلى تقاليد علميّة متنوّعة، وأن نتجاوز الحدود اللّغويّة لكلّ واحد/ة. وهكذا اجتمعنا زملاء وزميلات من آفاق مختلفة لنجرّب معا وضع تصوّر مشترك لصيغ عمل جديدة، ولنمتحن مسالك تجسّد رغبة مشتركة في الخروج عن الأساليب القديمة في العمل.

ونقول لمن عبّروا وعبّرن عن حيرتهم/هنّ أمام الكمّ الهائل من الورشات، وأسفهنّ على التّفريط في حضور بعض المداخلات :اعلموا/ن أنّ رغبتنا تمثّلت في أن نقدّم لكم/كنّ مأدبة كبيرة مفتوحة أمام الاختيارات والاقتسامات الحرّة، لا مطعما ذا لائحة طعام محدّدة سلفا. نتمنّى أن تكونوا قد غادرتم هذه الوليمة للعلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة بطاقة وبإلهام يمكّنان من تنظيم منتدى إنسانيّات 2025 أو 2026 وبشاهية كافية لتطوير رغبتنا في العمل الجماعيّ، مع تجريب وصفات أخرى، قصد بناء فضاء جديد للتّبادل في مجال العلوم الإنسانيّة والاجتماعيّة بالمغرب الكبير، يكون مفتوحا ومرحا ومتعدّد اللّغات والمعارف.

قمر بندانة

جامعة منّوبة، 24 سبتمبر 2022،

تمّت مراجعته في ماي 2023.

تعريب رجاء بن سلامة

Insaniyyat Tunis 2022 : impressions de fin de fête

Billet mis en ligne sur le carnet “Hypothèses” de l’IRMC le11/09/2023.

Les cinq jours qui s’achèvent ont été jalonnés de leçons et de démonstrations in vivo sur la santé des sciences humaines et sociales. Campé en Tunisie, le forum Insaniyyat a émis des messages que je souhaite expliciter. Je les résumerai en trois points prolongeant les discussions contradictoires qui ont structuré l’organisation et dont les conclusions ont été transposées dans les formules de travail et combinaisons choisies.

Tout n’a pas fonctionné à merveille. Nous aurons cependant bricolé ensemble, sur la durée, avec des contraintes, des divergences et des moyens limités, une rencontre autour des sciences humaines et sociales au Maghreb, au Machrek et ailleurs, qui rend compte des acquis selon les domaines, exprime des besoins et des aspirations, fait apparaître des manques et des décalages, révèle des déficits et des paradoxes, pointe quelques lueurs.

Au Maghreb, on fabrique des SHS

Le premier message est que le Maghreb n’est pas seulement une aire de spécialité, un terrain de recherche ou un espace de validation de propositions « théoriques ». Le Maghreb est aussi un territoire de travail scientifique, un ensemble de lieux où on dispense des savoirs, où naissent des idées, où s’exercent des activités de recherche. Universités publiques et privées, laboratoires, instituts y fabriquent des connaissances humanistes, essentiellement tournées vers le Maghreb. Cours, séminaires, colloques, revues, ouvrages fabriquent une matière, en arabe et en français principalement, mal consignée, peu diffusée et à peine accessible dans nos pays comme à l’extérieur. Ceux et celles qui fabriquent et transmettent le savoir circulent sous condition. Quand enseignant·es·, chercheur·e·s ou étudiant·es· parviennent à s’envoler vers des cieux plus attractifs, ils/elles sont rarement tenté·e·s de revenir vers les sols de leurs initiations et les terroirs de leurs apprentissages.

Vues de Tunisie, les sciences humaines et sociales sont écartelées entre le besoin d’internationalisation et les menaces de la mondialisation. Celle-ci affecte les dynamiques universitaires éloignées des grands circuits de l’échange et sans moyens de les fructifier sur place. Les bibliographies sont un des miroirs d’une dissymétrie qui se répercute sur le plan cognitif, accentuant l’effet mondial de concentration. Nos étudiant·e·s citent les références locales dans leurs masters ou thèses. Recruté·e·s dans les universités européennes, ils/elles passent aux citations de mise dans le nouvel environnement de formation. L’appareillage critique est une déclaration codée visant un futur recrutement universitaire.

Les langues des SHS

Ce tableau en surplomb mène à une interrogation : que peuvent les communautés scientifiques dans une situation globale qui ne « capte » des savoirs que des recrues à intégrer dans un système de concurrence internationale ? Malgré les bases de données digitales, les travaux du crû ne sont pas exploités car cela ne fait arriver nulle part, dans le marché mondialisé de l’emploi académique, conformément aux logiques du référencement.

La pente est sous-tendue par les usages linguistiques qui uniformisent les profils et les carrières. L’anglais, langue « internationale » de communication scientifique participe à lisser les complexités locales. Dans le cas tunisien, la langue arabe, appréhendée de façon passionnelle, contribue à diviser la communauté universitaire au lieu d’être valorisée comme une ressource de créativité et de conceptualisation nourrissant subtilité et nuance. Or, le triangle linguistique actif (avec le français comprimé entre deux tendances fortes) pourrait constituer un équilibre fécond, variable selon les formations et les cursus. Nos réalités reposent sur des épaisseurs mentales plurilingues dignes d’attention pour les sciences humaines et sociales en train de se faire et capables de nourrir leur nécessaire réflexivité. Les savoirs sur les sociétés ne pourraient-ils pas être à la fois locaux et internationaux ?

Le numérique comme issue

J’extrais le troisième point d’impressions tirées des ateliers d’humanités numériques auxquels j’ai assisté. Les nouvelles technologies ouvrent sur des formes d’exploitation des arts, des lettres et des savoirs qui élargissent les terrains et multiplient les contextes d’étude. Les moyens et les méthodes d’enseignement et de recherche se transforment, nous mettant au seuil d’autres rapports aux opérations et aux instances d’évaluation et de légitimation scientifiques. Internet, tout comme la science en mutation, contribuent à faire éclater les foyers de savoir, à étendre les lieux de vérification et de validation des modes d’observation et des approches. Les possibilités de croiser disciplines et savoirs en ciblant des applications s’en trouvent démultipliées. La pédagogie, l’édition et la communication scientifiques testent des formats, mélangent les acquis de différentes traditions, renouvellent les voies pour questionner les contenus des « littératures » dont disposent les sociétés et pour transmettre les apports des savoir-faire locaux. Malgré leurs situations satellitaires, nos sphères scientifiques ont du pain sur la planche : mieux connaître et organiser le réel immédiat, en adaptant les pratiques documentaires et pédagogiques aux nouveaux supports. Mutations technologiques et aspirations politiques invitent à changer nos relations aux institutions et à ouvrir les espaces scientifiques à des interactions de proximité qui restent en dialogue avec les normes internationales tout en offrant des perspectives d’extension et de conversion à de multiples terrains.

Je terminerai sur une note triviale en réponse aux participant·e·s qui ont critiqué les dimensions de la rencontre et la dispersion des activités, notamment entre le Campus de La Manouba et la Cité de la Culture. Notre souhait était d’expérimenter un rapprochement entre l’Université et un lieu public en ville, de sortir le discours scientifique des murs de l’académie, de croiser cultures et savoirs (sciences « dures » timidement comprises), de mélanger les générations de chercheurs appartenant à diverses traditions scientifiques, d’outrepasser les barrières linguistiques de chacun·e. Entre collègues de divers horizons, nous aurons au moins joué ensemble à concevoir des formats de travail et à tester des tournures qui matérialisent une envie commune de sortir des anciennes manières de faire.

A ceux et à celles qui nous ont dit leur embarras face à l’éventail des ateliers, ou leur regret d’avoir raté des interventions, sachez que notre désir -un peu démesuré- était de vous offrir un grand buffet ouvert à des choix et des partages libres plutôt qu’un restaurant à la carte, avec des menus fixés d’avance. J’espère que vous aurez quitté ce banquet des sciences humaines et sociales avec l’énergie et l’inspiration qui amèneront à organiser -en 2025 ou 2026- un forum Insaniyyat, avec suffisamment d’appétit pour développer notre envie de travailler ensemble, en testant d’autres recettes, l’objectif de construire un nouvel espace d’échanges SHS au Maghreb, ouvert, plurilingue, multidisciplinaire et joyeux.

Université de La Manouba, septembre 2022

Cartographie historique de l’Islam médiéval

Compte rendu de l’Atlas des mondes musulmans médiévaux, Sylvie Denoix & Hélène Renel, (dir.), Paris, CNRS Editions, 2022, 382 p.

A un moment où la cartographie développe des possibilités d’expression et d’interprétation qui élargissent les modes d’édition des résultats de la recherche en sciences humaines et sociales, l’Atlas des mondes musulmans médiévaux vient enrichir la bibliothèque spécifique des chercheur.e.s sur l’Islam médiéval. Les éditions du CNRS ont produit un ouvrage d’une grande qualité scientifique dans une maquette élégante qui promet d’attirer l’intérêt de spécialistes comme l’attention de lectorats plus larges. De nombreux savoir-faire se superposent et se coordonnent pour composer un instrument de travail agréable à consulter qui fait le point à partir de multiples recherches sur l’histoire politique, sociale, économique, militaire, urbaine, religieuse, savante et culturelle des mondes musulmans. Le pluriel défendu et expliqué par les coordinatrices de l’ouvrage (Sylvie Denoix, Hélène Renel) se justifie d’autant plus que les 194 cartes couvrent trois continents (l’Afrique, l’Asie et l’Europe), la Méditerranée et l’Océan indien sur une durée de 8 siècles (du VIIème siècle au XVème siècle). Le corpus rassemblé représente des phénomènes aussi divers que les itinéraires de voyage, les frontières, les batailles, les traités diplomatiques, les circuits des langues et des traductions, la production littéraire, les plans de villes, le rôle des ports, les lieux d’enseignement et de résidences, les routes commerciales, la monnaie, les institutions de culte, les réseaux de savoir et de pouvoir.

L’histoire et la géographie, au centre de cet atlas, se croisent avec des techniques de représentation que l’on retrouve dans les ouvrages d’art : la maquette (chaque double page, comprend un titre -parfois un sous-titre-, un texte concis, des illustrations et une carte), les choix d’échelles, les couleurs, les polices de caractères, les photographies sélectionnées donnent à ce « manuel » une beauté plastique qui sert avec intelligence le but pédagogique manifestement poursuivi par les auteur.e.s.

Sept chapitres introduits par des textes de synthèse permettent de rentrer par plusieurs portes dans une configuration historique et géographique sans cesse remodelée par des transformations internes, par des événements extérieurs, par des luttes de pouvoir, par les épisodes d’unification et les guerres de division comme par le regard et l’intervention des voisins, partenaires, rivaux ou ennemis : Représentations de Soi et de l’Autre ; La dynamique des mondes musulmans ; Le phénomène urbain ; Lieux de dévotion, pèlerinages et transmission du savoir ; Activités commerciales et artisanales dans la ville et son arrière-pays ; Pôles économiques et réseaux d’échanges ; Enjeux géo-politiques, externes et internes.

Les annexes forment un complément conséquent qui appuie l’usage mobile et éclairant de cet outil de recherche. Le glossaire (pp. 326-331) fournit une orientation pour mettre à plat des termes techniques, expliquer des expressions consacrées ou définir des notions. La bibliographie mobilisée par les auteur.e.s (pp. 332-350) permet de récapituler l’essentiel des sources consultées et de prendre la mesure de l’évolution historiographique des recherches comme des publications récentes. L’index des toponymes (pp. 351-363) est une mine pour les historiens, les géographes, les urbanistes, les linguistes ou les archéologues d’autant qu’ils sont aidés par un système d’identification des lieux, bâtiments, matériaux, sites, monuments construit sur des images parlantes et respectant la translittération des noms anciens.   

Il aura fallu plusieurs années pour que ce travail collectif, mené essentiellement par les médiévistes du laboratoire Orient & Méditerranée, Unité Mixte de Recherche du CNRS (n° 8167), aboutisse à un outil riche de ressources, de synthèses et de questions de méthode permettant d’aborder de futures recherches comme d’approfondir des possibilités de mettre en relations des faits selon les espaces et en fonction des contextes.

La cartographie de l’équipe de recherche qui transparaît de la liste des 55 signatures et des 61 notices (pp.365-369) reflète un réseau scientifique français (Paris, Lyon, Marseille essentiellement) avec des ouvertures sur quelques universités européennes. Cela explique à la fois l’ampleur du projet qui a donné naissance à cet ouvrage et son potentiel structurant pour la recherche sur l’Islam médiéval en France. De nombreuses institutions universitaires du Sud de la Méditerranée avec lesquelles le CNRS est lié par des accords de coopération sont ouvertes à un effort de connexion pour une histoire des mondes musulmans médiévaux plus globale et multilingue. Ne boudons pas, pour l’heure, le plaisir de profiter de l’existence de cet ouvrage aux multiples attraits qui promet de servir à plusieurs générations de chercheur.e.s, de pédagogues et d’étudiant.e.s comme au public cultivé ou cherchant à consulter des connaissances précises et bien mises en  scène sur l’Islam du VIIème au XVème siècle. 

Compte rendu publié par Les Cahiers de Tunisie, Tome LXXIV, n° 230-231, 2024, pp. 167-169. 

La presse (en) arabe publiée hors de l’aire arabophone : effets de contexte

Compte rendu : La presse (en) arabe publiée hors de l’aire arabophone : effets de contexte, Diana Cooper-Richet et Franck Mermier, avec la collaboration d’Asmaa Azizi, dir., Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (REMMM), n°152, 2022/2, 232 p.

Sept articles, deux entretiens, une introduction, en français et en anglais traitent d’un sujet dont la pertinence réside dans le fait qu’il croise la question de la presse écrite avec la langue arabe en lien avec les migrations en direction de plusieurs lieux, depuis le XIXème siècle (l’Empire Ottoman était encore vivant) jusqu’à nos jours.

Langue arabe et transnationalisme

La langue arabe est le medium de pays qui, vivant sous des dictatures politiques, sont sources d’émigrations, notamment intellectuelles. Les cas étudiés dans ce volume déclinent plusieurs combinaisons, depuis la contestation politique directe, en passant par le rapprochement culturel de l’Islam et du christianisme et jusqu’à l’affirmation d’une « arabité ». Cette appartenance est forgée par des intellectuels du Machrek à partir du XIXème siècle sous l’effet d’une géo-politique qui a découpé les territoires, conclu des accords politiques et économiques avec les élites dirigeantes, depuis plus d’un siècle, dans la région.

Au cours du XIXème siècle, la presse périodique se développe partout. A l’intérieur des pays arabes comme en dehors, le phénomène contribue à faire évoluer le lexique, la syntaxe et les usages d’une langue, partagée au plan de l’écrit, mais cantonnée au registre savant, juridique et religieux. L’objectif nationaliste est le lien transversal d’élites émigrées qui combattaient les emprises impérialistes sur leurs pays d’origine par les idées et avec les moyens offerts en France, aux Etats Unis, au Brésil, en Angleterre, au Mexique et ailleurs. La langue arabe sert de vecteur unificateur à un panarabisme que cette presse arabophone émigrée entretient à travers des signatures régulières ou occasionnelles, formant des réseaux agissant loin des contraintes fuies par des intellectuels réfractaires à leurs régimes.

Le volume, dirigé par Franck Mermier (anthropologue), Diana Cooper-Richet (historienne) en collaboration avec Asmaa Azizi prolonge une rencontre tenue en décembre 2016 sur la presse arabophone. Il met en évidence l’importance des contextes d’apparition, de fonctionnement, de durée des titres choisis qui reflètent les situations arabes locales comme les conditions d’accueil et de travail offertes par les pays de résidence des équipes rédactionnelles. Le recueil illustre bien la rubrique « Monde contemporain » de la Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (REMMM) dont il constitue le numéro 152 (2022, 2, 232p.) dans la mesure où il trace les événements (colonisation, conflit israélo-palestinien, guerre du Liban, émergence des monarchies pétrolières, guerre du Golfe, soulèvements arabes…) à l’origine de flux migratoires et qui ont donné naissance à des journaux ou revues (la distinction n’est pas toujours nette). Ces bouleversements ont participé à édifier une langue arabe contemporaine, qui a constitué le liant d’un espace médiatique de rattachement au pays et en même temps de résistance à l’autoritarisme. Cette culture transnationale revient à la surface aujourd’hui avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (chaînes satellitaires, Internet…) qui ont influencé les formes de lutte et de contestation politique et culturelle comme elles ont modifié les lieux d’action et de provenance des militants et des journalistes.

Paris, Mexique, Sénégal, Londres

Les exemples couvrent plusieurs types de périodiques dont la nature et la longévité dépendent des conditions socio-historiques. Le premier journal arabe à Paris, alors capitale culturelle et centre d’études orientalistes en Europe, est Birgis Baris [L’Aigle de Paris] qui paraît de 1859 à 1866. La publication bilingue (en arabe et en français) est conçue comme organe de rapprochement islamo-chrétien, sous la conduite d’un ecclésiastique français, l’abbé Bourgade et de deux intellectuels, Rochaïd El Dahdah (libanais) et Soliman El Haraïri (tunisien). L’égyptien James Sanua crée peu après trois périodiques à Paris entre 1878 et 1910 : Tawaddud [Sympathisons], El Munsif [L’Equitable] et L’Univers musulman. Ces titres répondant au genre satirique (encore rare) critiquent, en dialecte égyptien, l’impérialisme britannique, tout en appelant au rapprochement des pays et des cultures.

Au cours du XXème siècle, les cas traités montrent un déplacement géographique et l’apparition d’autres motivations qui sous-tendent les expériences journalistiques. Au Mexique, pendant les événements de Palestine de 1936, la presse diasporique arabe, issue d’une immigration de Syrie et du Liban du début du XIXème siècle est « connectée » et tournée vers ses préoccupations locales. Les débats des journaux posent, en espagnol, les questions concernant les possibilités de vie et d’insertion des minorités maronites face aux populations juives et musulmanes dont ils se distinguent.

L’exemple, éphémère, de la presse arabophone au Sénégal à partir de 1960 atteste d’une culture et de canaux anciens, dynamisés par une volonté de renforcer les liens du pays devenu indépendant avec son environnement arabo-islamique. Fortement influencée par le substrat religieux, et malgré une courte parenthèse (sous Abdou Diouf, 1980-2000), cette presse décline dans les dernières années, par manque de moyens et de volonté politique.

La question palestinienne devient, à partir des années 1970/80, la colonne vertébrale de la presse transnationale qui fleurit surtout à l’étranger, notamment à Paris. L’hebdomadaire El Yawm Essabi’ [Le septième jour] (1984-1991), illustre une période de grande activité qui s’arrête avant les accords d’Oslo. L’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) rassemble au sein de cette revue des plumes venant du Maghreb et du Machrek en réservant une grande part à l’information culturelle, à la création artistique et aux débats philosophiques dans la maquette journalistique.

Après la Guerre du Golfe, l’épicentre de la presse arabe se déplace à Londres, avec des moyens financiers qui proviennent de la péninsule arabique. L’analyse de contenu de trois quotidiens (Elarab [L’Arabe], Elqods Alarabi [Jérusalem arabe] et Acharq Alawsat [Le Moyen Orient]) permet de couvrir avec précision les conflits et les tensions qui traversent la région, avec des moyens journalistiques répondant aux normes professionnelles et ouvrant sur une audience internationale.

Itinéraires

Révolution syrienne et transformations numériques concordent après 2011 pour susciter une nouvelle forme de contestation de la part d’intellectuels opposés au régime syrien. La revue en ligne Al Jumhuriyya [La République], naît à partir de mars 2012, autour de Yasine Al Haj Saleh et publie un contenu diversifié : des reportages, des interviews, des textes de critique littéraire et des dossiers économiques. A partir des événements vécus et du paysage politique existant en Syrie et au sein des différentes « gauches » dans le monde arabe, ce collectif d’intellectuels élabore un courant de pensée qui s’impose de relier liberté politique et justice sociale et s’oblige à réfléchir au poids des enjeux internationaux sur les politiques intérieures, aujourd’hui prioritaires à leurs yeux.

Les deux entretiens adjoints aux articles du numéro montrent l’intérêt de creuser les points de passage ou de ralliement que constituent les expériences journalistiques diasporiques. Le premier échange est effectué avec Basheer El Bakr, un journaliste syrien en exil depuis 1981. Son parcours haché (Beyrouth, Tunis, Istanbul, Paris, Doha) montre les segments d’une vie diasporique soumise aux contextes et bouleversements politiques advenus en quarante ans. Avec Fatna Ziani, responsable des collections arabes de la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC) ouverte à Paris, on découvre la teneur d’un fonds créé en 2011 à partir de publications crées ou consultées par les rédacteurs en exil. Avec plus de 460 périodiques, cet assemblage documentaire offre des opportunités de recherche et constitue un relais avec les centres arabes de documentation.

Susciter des vocations de journalistes, former des réseaux, ré-orienter la pensée politique, produire des archives : à travers ses contenus, ses objectifs et les trajectoires de ses acteurs, la presse arabophone internationale (même en situation minoritaire), s’inscrit dans la durée dans les configurations socio-historiques des territoires d’émission et des contextes de réception des journaux et revues. D’où l’intérêt de ce panorama -partiel- qui rappelle l’ancienneté des relations arabes transnationales à travers des passeurs hétérogènes et des moyens d’expression éparpillés dans l’espace et le temps.

Cette presse écrite qui a nourri un nationalisme arabe à distance tout en épousant l’évolution des modèles de l’information, affine l’histoire politique contemporaine des pays arabes, au-delà de leurs frontières géographiques. On aurait souhaité en savoir davantage sur les lectorats respectifs, leurs motivations et sur leur répartition dans les Etats de provenance et d’accueil. Entrer dans le thème des migrations par la presse arabophone est original mais, parmi les effets de contexte annoncés, on se serait attendu à être plus renseignés sur les dispositifs matériels et les moyens financiers sur lesquels s’appuient et vivent les entreprises éditoriales offshore évoquées dans les études.

Compte rendu paru dans IBLA n° 232, Tunis, 2023, pp.283-287.

“Cinquante ans après”. Préface à la réédition des mémoires de Mohamed-Salah Mzali, Au fil de ma vie

Après une première édition en 1972, l’ouvrage Au fil de ma vie, mémoires de Mohamed-Salah Mzali, vient de paraître aux éditions Cérès, en coédition avec l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, Tunis) et l’Académie des Lettres, des Sciences et des Arts Beït al-Hikma. Le texte ci-dessous en constitue la préface, “Cinquante ans après” la première édition, et présente le travail historique et critique effectué par Elyès Jouini.

Lire les mémoires de Mohamed-Salah Mzali réédités cinquante ans après leur publication ouvre des perspectives pour comprendre l’histoire des élites tunisiennes contemporaines, en particulier celles qui sont rattachées au monde de l’administration.

Texte et contextes

Le noyau de la réédition est un ouvrage, fruit d’un projet longuement pesé par son auteur, un travail réfléchi, écrit au cours de l’année 1969, dans un contexte où Bourguiba règne sans conteste sur une Tunisie régie par une censure pointilleuse, notamment dans le domaine de l’édition et de la presse, vitrine officielle du pouvoir. Dans sa posture d’acteur politique au long cours, un notable du temps du Protectorat devenu un « perdant de l’indépendance » déroule un point de vue qui ramène à plein d’autres, comparables et nécessaires, pouvant mener à une perception plus complexe d’une histoire contemporaine de la Tunisie tissée de récits antagoniques, encore peu et mal reliés entre eux.

Le récit de ce Tunisien qui traverse le XXe siècle (1896-1984), en effectuant un parcours scolaire et universitaire hors des sentiers empruntés et possibles pour ses compatriotes, nous apprend beaucoup de choses sur un profil singulier, qui appartient à la minorité d’ « évolués » de la période coloniale ayant pu accéder à l’instruction, gravir les échelons de l’enseignement et entrer dans la sphère des décideurs. La rivalité avec des congénères tunisiens et français ne peut pas manquer d’égrener un tel parcours intellectuel, professionnel et politique : l’histoire des individus se nourrit des inimitiés autant que des solidarités et des congruences ; l’ouvrage illustre ces traits. Sans doute le caractère et les qualités du personnage sont-ils déterminants, en plus d’une histoire familiale (une lignée de notaires et de caïds) apparentée à celle d’un autre Monastirien de renom, Habib Bourguiba (1903-2000). La bulle d’appartenance qui les rapproche (sa grande tante Khadouja Mzali est la grand-mère de Bourguiba) est en même temps le cadre d’une concurrence qu’il serait vain de chercher dans des sources historiques. Né en 1896, quelques années avant celui qui va devenir Président de la République tunisienne en 1957, Mohamed-Salah Mzali évolue, comme ce dernier, sous un régime colonial dont la nature discriminatoire est un des ingrédients de l’esprit de compétition, qui peut animer les individus ou les familles autant qu’il peut constituer le ferment des amitiés et des attachements, ou nourrir des complicités contre le système. Avec les retournements de l’histoire, ceux et celles qui ont pu être les « chanceux » d’un moment peuvent susciter des actes de vengeance ou des règlements de compte, une fois que les choses changent. C’est au moins une des explications de la vindicte d’un Bourguiba, passé du bon côté du pouvoir après 1956 et portant atteinte, de diverses manières, à des personnalités redoutées, jalousées ou détestées. Tahar Sfar, Abdelaziz Thaâlbi, Tahar Ben Ammar, Salah Ben Youssef, Mohamed Attia, Mohamed Ben Salem, Sahbi Farhat, Mahmoud El Matri, Slaheddine Baccouche, Chedly Khalladi… sont autant de vies minorées, persécutées, ostracisées ou éliminées par un « gagnant » ombrageux, disposant du pouvoir de prendre une revanche concrète sur des rivaux ou adversaires.

Affichages lors du colloque “Mohamed-Salah Mzali : La Tunisie du makhzen à l’État national”. Panneau présentant les ministères confiés à Mohamed-Salah Mzali avant l’indépendance de la Tunisie.

Affichages lors du colloque “Mohamed-Salah Mzali : La Tunisie du makhzen à l’État national”. Panneau illustrant les relations entre Mohamed-Salah Mzali et Habib Bourguiba.

Contrepoints

Dépliant les épisodes d’une vie au temps du Protectorat et rédigé au soir d’une existence faite de réussites et de revers, le témoignage de Mohamed-Salah Mzali a aussi valeur de démonstration de « bonne foi » (comme il l’annonce dans le prologue) à une époque où  l’appareil administratif est en train de renouveler son personnel et son aura, les réservant à un cercle de méritants exigés et accrédités par le système naissant. Un autre makhzen est alors en gestation, fixé par un personnel de l’État national issu de l’indépendance, tissé avec la création d’institutions inspirées de l’ancien monde, traversé par des rivalités et réactivant des antagonismes. La genèse des élites n’est jamais un mouvement linéaire ; elle reflète les cheminements possibles des acteurs à chaque époque, épouse les rapports de force économiques, sociaux et politiques qui sculptent chaque configuration. Ancrés dans les héritages et fruits des accumulations antérieures, les processus de formation des élites peuvent être remis en question par les bouleversements successifs de l’histoire.

La lecture de l’autobiographie d’un représentant de l’élite tunisienne du temps colonial qui se penche, à la fin des années 1960, sur les souvenirs de sa vie, après avoir été condamné à l’indignité nationale en 1959, emprisonné quelques mois puis amnistié en 1966, peut être faite sous plusieurs angles. Un de ceux qui prédominent est que Mohamed-Salah Mzali illustre une mutation majeure de la société tunisienne au cours du XXe siècle : la lente éclipse de l’exclusivité du cursus zaytounien dans la formation des acteurs de l’administration politique. Diplômé du collège Sadiki en 1913 puis bachelier en 1914, Mohamed-Salah Mzali est nommé à la section d’État en 1916, pénétrant ainsi les arcanes d’un système de gestion en pleine transformation qui va former l’expérience du fonctionnaire et le préparer à plusieurs rôles. L’itinéraire de cet auteur de la première thèse d’économie politique sur la Tunisie (L’évolution économique de la Tunisie, 1921) est à rapprocher de celui d’un autre natif de Monastir, Salem Ech-Chadely (1896-1954), premier médecin psychiatre tunisien. On ne peut s’empêcher de rappeler également le cas de l’avocat originaire de Monastir, Ahmed Sakka, premier diplômé en droit qui s’est rapproché du groupe de Abdelaziz Thaâlbi dans l’effervescence anticoloniale qui a structuré la première génération formée par le système scolaire franco-arabe.

Une autre notation traverse le lecteur de ces mémoires : la plume de Mohamed-Salah Mzali n’évoque, en 1969, que le terme de Destour pour parler de la mouvance politique anti-française. Serait-ce un déni persistant de la rupture de 1934 qui a donné naissance au Néo-Destour ? Si on ajoute à l’obstruction de cette date, canonisée par le récit national officiel, la reconnaissance de la légitimité de Lamine Bey, le successeur de Moncef Bey détrôné le 25 juillet 1957, on comprend comment l’image de ce ministre loyal envers la cour beylicale alimente sa condition d’adversaire politique de Bourguiba. Les accords de 1954 qu’il contribue à rédiger dans une période de conflits armés servent de base à un procès pour « collaboration » avec le pouvoir colonial qui multipliait les formes de négociation en vue d’une « autonomie interne ».

Ce que l’actualité « fait » à l’histoire

Les mécanismes d’accusation de traîtrise et les procès en épuration accompagnent souvent les scénarios de changement de régime. Les reproches sont exacerbés autant par le trauma de la domination antérieure que par la puissance du ressentiment nourri d’allégations d’appartenance ou de reniement. Le fil de la narration de Mohamed-Salah Mzali a des accents d’un soliloque patriotique sur fond d’une atmosphère hostile (il adhère pour un temps à la franc-maçonnerie) qui l’empêche de récupérer ses biens confisqués.

L’actualité tunisienne récente, porteuse de bouleversements, suggère à Elyès Jouini, petit-neveu de Mohamed-Salah Mzali, de remettre en lumière ce texte peu connu, fruit d’une époque révolue. Il effectue un travail de contextualisation complet qui commente le manuscrit original, relève les passages modifiés ou supprimés, explicite la conjoncture. Plusieurs paramètres se croisent pour éclairer le contenu de l’ouvrage, les circonstances de son élaboration et les échos qu’il a semés au cours de sa brève vie éditoriale. L’édition annotée et enrichie du manuscrit restitue la complexité d’une existence qualifiée par l’auteur des mémoires comme celle d’un « entre deux » – il déclare vouloir se tenir « à égale distance des extrêmes » –  à la suite d’une carrière de 39 ans (fonctionnaire, enseignant, gouverneur, caïd, archiviste, ministre, président du Conseil) où il a pu, entre privilèges et devoirs, observer et gérer les tensions entre la population tunisienne et l’administration coloniale. Disposant des archives de fabrication de l’ouvrage édité en catimini en 1972 par Hassan Mzali, le fils de Mohamed-Salah, et rapidement interdit à la vente, l’éditeur enrichit la nouvelle version de passages, de documents d’archives, de notes, de jugements d’acteurs contemporains et de réflexions d’historiens tout en suggérant des rapprochements avec le moment en cours qui perturbe les dynamiques élitaires.

On attend de cette réédition agrémentée de compléments qu’elle enrichisse la bibliothèque historique sur la Tunisie qui a besoin de multiplier les témoignages, d’exhumer les sources pour affiner les recoupements pouvant reconstituer l’épaisseur et les contradictions qui forment les péripéties de l’histoire sociale, politique et économique du pays. Même si on s’en tient à la catégorie des élites administratives coloniales et post-coloniales, les recherches manquent.

Le profil de Mohamed-Salah Mzali, son style d’écriture, ses raisonnements comme ses références intellectuelles (on note ses citations et son penchant pour les « gallicismes ») invitent à le replacer dans son temps, sans le confondre avec les modèles qui l’inspirent. La façon dont il évoque les faits historiques, la richesse des détails et des liens généalogiques fournis dans la deuxième partie de l’ouvrage invitent à une lecture réflexive de la condition de fonctionnaire forgée par et pour la gestion et la décision d’un pays colonisé, une catégorie sociale et politique portant en elle ses paradoxes, impactée par les circonstances de la décolonisation comme par l’évolution des normes d’accès à la notabilité.

28 décembre 2022