Au milieu de la riche et dense programmation du 39ème festival Il Cinema retrovato (Bologne, 21-29 juin 2025), on peut remarquer une présence particulière des films tunisiens. Elle est le fruit d’une collaboration transnationale, solidaire et efficace, qui met en lumière la convergence d’initiatives individuelles partageant une conscience vive face à la vitesse de transformation des supports matériels et aux dangers de perte qui menacent les traces de la cinématographie tunisienne.
Une œuvre fétiche et trois films
Les films d’Albert Samama Chikli[1], pionnier du cinéma tunisien redécouvert depuis les années 1990, ont fait l’objet de deux séances thématiques. Le Bey de Tunis, Pathé journal 7 juillet 1912, Tunis and surroundings, L’oasis de Gabès en Tunisie, Spectacle au café maure, Les écoles de l’Alliance Universelle Israélite en Tunisie, La récolte de l’huile d’olive, Zohra, Les souks, La pêche au thon constituent une collection de documentaires (à l’exception de Zohra), muets, de longueur et de facture diverses restaurés au fil des ans par les soins du Centre National du cinéma français. Les services d’archives du CNC participent à éclairer les fruits de la passion innovatrice d’un touche-à-tout qui fleurit avec l’extension du marché du film au Maghreb dans les premières décennies du XXème siècle[2]. La Cinémathèque de Bologne abrite aujourd’hui un fonds Samama Chikly qui, grâce à l’intérêt pour sa filmographie et la vague de sauvetage et de recherche que sa descendance, avec l’aide de Mohamed Challouf[3], a appuyé en déposant en 2015 une collection de photographies, des brouillons de lettres et de scénarios…[4], constitue une source sérieuse pour les travaux de spécialistes. Mariann Lewinsky, auteur d’un ouvrage collectif récent sur Albert Samama Chikly[5] a accompagné la présentation des films pendant le festival.
Le cinéaste et critique Férid Boughdir a assisté à la projection de son film Caméra arabe (66’, 1987) restauré comme le précédent, Caméra d’Afrique (90’ 1983), par le Centre National du cinéma en France[6]. Faisant suite à ce montage filmique que le journaliste devenu cinéaste a présenté et soutenu comme thèse, la série d’interviews des cinéastes arabes entrecoupées d’extraits remet en lumière leurs positions esthétiques et politiques face à l’hégémonie post-coloniale et leurs questionnements sur le rôle des intellectuels et des artistes au sein des systèmes de censure.
Jalila Baccar actrice et co-auteure du film La noce (El ‘Irs, Nouveau théâtre, 1978, 90’) dit au public sa joie de voir un film tunisien parlant en dialectal (darija) présenté en dehors de la sphère arabophone, soulignant une dimension supplémentaire du geste de restauration aujourd’hui. En plus de conserver et de restituer des supports fragilisés par le temps et le manque de moyens, pointe la volonté de rendre visibles des productions cantonnées dans des espaces non discernés par la perception cinéphilique afin de les faire accéder à une lecture et peut-être une légitimité. Dans le cas de ce film écrit et réalisé par le collectif du Nouveau Théâtre, la Cinémathèque de Lisbonne est maître d’œuvre comme pour Seuils interdits de Ridha Béhi (37’, 1972) restauré et projeté en 2017 à l’occasion de l’inauguration de la Cinémathèque tunisienne.
Le troisième film tunisien restauré pour cette 39ème session d’Il cinema retrovato l’a été par les soins des cinémathèques de Bologne et de Bruxelles. Le choix de L’homme de cendres de Nouri Bouzid (109’, 1986) est significatif car le film représente un double tournant dans l’histoire récente du cinéma tunisien. Du point de vue des conditions de sa production, il marque la naissance d’une maison indépendante fondée par Bahaeddine Attia (1945-2007)[7] qui jouera un rôle actif dans l’évolution de la profession de producteur dans le monde arabe et sur le continent africain. L’homme de cendres est également un film marquant dans sa façon de traiter des questions jusque là tues ou abordées sous des formes détournées : l’homosexualité masculine et le viol.
La question de la présence tunisienne à Bologne en juin 2025 renvoie aux acquis et insuffisances du champ cinématographique tunisien. Ce dernier jouit d’une bonne réputation servie par une production croissante et variée, une représentativité dans les festivals internationaux et un public souvent loué par les visiteurs étrangers et béni par les organisateurs des manifestations locales. La pérennité de deux rencontres créées en 1964 (FIFAK : Festival International du film amateur de Kélibia) et en 1966 (JCC : Journées Cinématographiques de Carthage) a donné au secteur le temps et les moyens de fabriquer une dynamique s’appuyant sur une politique publique certes imparfaite mais enviée et souvent citée en exemple.
Contours et limites d’un secteur
Pour cerner la situation tunisienne, il faut observer sur la durée les rapports entre l’action de l’Etat et les initiatives privées, conflits et compromis ayant parfois ouvert des brèches et des avancées. Les questions de censure et de liberté d’expression ont longtemps structuré une relation de pouvoir qui a flanché devant les besoins d’un régime autoritaire de construire une image atténuant les échos de sa politique répressive. Cette dialectique a ouvert la voie à des initiatives et créations qui ont contribué à élargir la sphère d’influence et la base d’action à l’intérieur du pays : la production bénéficie d’un régime de subvention et d’encouragement préalable[8], la formation de techniciens est assurée par des écoles et instituts, privés et publics[9], les rencontres autour du cinéma sont vivaces et diversifiées[10].
De nombreuses revendications traversent le domaine, appelant à refondre sa législation pour l’adapter aux conditions matérielles et technologiques qui régissent actuellement l’industrie cinématographique. En plus des blocages bureaucratiques, des carences d’un autre type se font sentir dans le volet « critique ». L’actualité cinématographique nourrit un journalisme culturel attentif à la vitalité du milieu : radio et télévision font place à la production, aux interviews de réalisateurs, producteurs ou comédiens. Ouvrages, pages spéciales de journaux, rubriques de magazines couvrent la dynamique, rendent compte des festivals nationaux et internationaux[11]. Cette présence médiatique souvent événementielle manque parfois de recul. Pourtant, des revues comme Goha (devenue Septième Art), Nawadi Cinéma, Ecrans de Tunisie, Cinécrits ont donné du relief et des supports à la critique cinématographique développée à travers le réseau des ciné-clubs. L’Association Tunisienne de promotion de la critique cinématographique (ATPCC) créée en 1986 relance ses activités en 2024 en créant un site et en publiant un ouvrage collectif pour marquer le besoin de participer à la circulation d’une littérature critique, notamment autour du cinéma tunisien[12]. Travaux d’inventaires et bibliographie critique existent, en langues arabe et française[13]. Cependant malgré la création de cursus académiques, on enregistre peu de masters, de thèses comme de rencontres croisant réflexion, lecture comparée et approfondissement d’analyse de contenus et contextes. Cette caractéristique rejoint les orientations généralistes de l’enseignement et de la recherche en Tunisie, souvent « hors sol ». Les cursus de formation à tendance essentiellement professionnalisante favorisent les parcours de réalisation et de production au détriment d’une sensibilisation à l’histoire, à la sociologie ou à l’analyse critique des films. Si le phénomène rejoint la minorisation des sciences humaines et sociales dans les choix universitaires[14], les retombées dans le champ cinématographique font qu’il est principalement mû par les besoins et le rythme de fabrication des films et ainsi soumis à la pression économique immédiate du secteur.
Restaurer, sauver, montrer
L’attention aux copies des films anciens commence en Tunisie dans les années 1990, avec les débuts du numérique et l’apparition d’un intérêt pour la valorisation du patrimoine[15]. La sensibilisation se heurtant au manque de moyens locaux, l’aide de laboratoires français est mobilisée pour insuffler une deuxième vie à des films tunisiens retrouvés dans les archives : Le fou de Kairouan (Jean-André Kreusy, 73’, 1937), premier film musical parlant arabe est restauré en 1990 par les services des archives du Bois d’Arcy sous l’impulsion de Hichem Ben Ammar[16]. Dans la foulée de cette percée et grâce à une coopération culturelle et technique, le Centre national du cinéma français redonne vie aux films muets du premier cinéaste tunisien Albert Samama Chikly (1872-1933) : Zohra (35’, 1922) et Aïn El Ghezal (19’, 1924).
Après un court passage à la Cinémathèque tunisienne (2017-1019) et constatant l’inertie des pouvoirs publics face au coût de récupérer les traces de la filmographie tunisienne, Mohamed Challouf se lance dans une campagne de conservation des négatifs et des copies positives des films tunisiens[17].
Liste des films tunisiens restaurés d’après Mohamed Challouf
Viva la muerte, Fernando Arrabal, 1971, 90’, Cinémathèque de Toulouse
Mon village un village parmi tant d’autres, Taïeb Louhichi, 1972, 20’, Cinémathèque de Milan
Seuils interdits, Ridha Béhi, 1972, 37’, Cinémathèque de Lisbonne
La Noce, Nouveau Théâtre, 1978, 90’, Cinémathèque de Lisbonne
H’mida, Jean Michaud Mailland, 1966, 77’, DEFA, Berlin
Films d’Albert Samama Chikly, CNC France
Caméra d’Afrique, 1983, 90’ & Caméra arabe, 1987, 66’, Férid Boughdir, CNC France
L’ombre de la terre, Taïeb Louhichi, 1982, 85’, en cours de restauration à la cinémathèque de Toulouse
Les baliseurs du désert, Naceur Khemir, 1985, 95’, Cinémathèque de Belgique
L’homme de cendres, Nouri Bouzid, 1986, 109’, Cinémathèque de Bologne.
Si la mobilisation des cinémathèques européennes constitue une réponse solidaire face à la tyrannie de l’exploitation financière, elle ne peut faire oublier la nécessité d’engranger un mouvement autonome en faveur d’une politique publique désireuse de faire accéder le cinéma tunisien à une durabilité que les conditions de production et d’exploitation ne garantissent pas aujourd’hui. Pour sortir de cette dépendance technologique, disposer de moyens et d’équipement propres est rentable à plusieurs niveaux. En dégageant des crédits dans cette direction, on peut ouvrir des perspectives de métiers dans le secteur et faire advenir des programmes mieux ancrés dans la créativité et l’esthétique locales, curieux de la multitude des produits filmiques et de leur éparpillement.
Repérer, conserver, revoir, relire, analyser, pérenniser : ces objectifs parallèles à la restauration peuvent servir à nourrir une industrie culturelle en expansion, à mieux connaître l’évolution des tendances esthétiques, des compétences techniques et des moyens que le cinéma tunisien a mobilisés au cours de son histoire, tout en tirant profit des plateformes et applications de partage de contenu en ligne (YouTube, Facebook, Tik Tok…).
La transformation des habitudes de consommation visuelles et la banalisation du geste de filmer pourraient enrichir l’imaginaire des cinéastes à venir en passant par la mémoire d’œuvres enfouies n’ayant pas accédé à un statut de patrimoine (digne d’être) partagé. Avec la restauration des films tunisiens, le public peut accéder à un corpus oublié et souvent endommagé, découvrir d’autres sources d’information et de connaissance aptes à ouvrir des voies d’appropriation culturelle.
Hammam-Lif, le 15 août 2025
Chronique publiée dans 1895, revue d’histoire du cinéma, n° 106, été 2025, pp. 187-191.
Publiée également sur le site de l’Association Française de Recherche sur l’histoire du cinéma.
Présences de la Tunisie au 39e festival de Bologne
Références
Kmar Bendana, 2012, « Les festivals et après ? », https://hctc.hypotheses.org/274
Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, cinéma et histoire », https://hctc.hypotheses.org/4056
Morgan Corriou, « Cinéma et urbanité à Tunis sous le protectorat français », L’Année du Maghreb, 12 | 2015, 181-195, http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2446 ;
https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.2446
Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907- 1919) », Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Les Éditions du Sonneur, 2023, pp.122-143.
MariePierre-Bouthier & Salima Tenfiche, dir. Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb, Dossier L’Année du Maghreb, 33, 2025, https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14417
Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Regards sur le cinéma amateur tunisien, Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.
[1] Morgan Corriou, « Albert Samama, a Tunisian Filmaker in the Ottoman Empire at War (1911-1913) », in Samuel Sami Everett et Rebekah Vince [dir.], Jewish-Muslim Interactions. Performing Cultures between North Africa and France, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, pp. 23-42.
[2] Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Les Éditions du Sonneur, pp.122-143, 2023.
[3] Cinéaste et producteur, il crée en 1983 le premier festival dédié au cinéma africain en Italie et les rencontres cinématographiques de Hergla (2005-2017). En 2017, il participe au lancement de la Cinémathèque tunisienne.
[4]Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, histoire et cinéma », https://hctc.hypotheses.org/4056,
[5] Mariann Lewinsky [dir.], Albert Samama Chikli. Fotografo, cineasta, navigatore, Bologne, Cineteca di Bologna, Bologne, 2023.
[6] Le film a été refusé par d’autres comités de sélection Classics.
[7]Président puis secrétaire général de l’Association des Cinéastes Tunisiens (ACT), Vice président de la Fédération Pana-Africaine des Cinéastes (FEPACI) de 1975 à 1985, secrétaire exécutif de la même FEPACI de 1989 à 1995.
[8] Décret du 19 mars 2001, fixant les modalités d’octroi de subventions d’encouragement à la production cinématographique.
[9] Exemples : l’Ecole Supérieure de l’Audiovisuel et du Cinéma de Gammarth, (ESAC, Université d’El Manar), l’Institut Supérieur des Arts Multi Médias (ISAMM, Université de La Manouba), l’Ecole Supérieure d’Architecture et Design (ESAD, Tunis) ou la licence en sciences et techniques de l’audiovisuel de l’Université Centrale.
[10] Le réseau des ciné-clubs autrefois dense et actif reprend aujourd’hui sous de nouvelles formes.
[11]Les sites numériques Screen Arabia (https://screenarabia.com/) et Cinéma tunisien ( https://cinematunisien.com/ ) suivent l’actualité de la production et de la diffusion.
[12] Regards sur le cinéma amateur tunisien, Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.
[13] La production critique, en français et en arabe, est prolifique. On peut citer les noms de Tarak Ben Chaâbane, Kamel Ben Ouanès, Souad Ben Slimane, Leïla Berhouma, Sonia Chamkhi, Tahar Chikhaoui, Samira Dami, Asma Drissi, Abdelkrim Gabous, Neïla Gharbi, Henda Haouala, Mahmoud Jomni, Khemaïs Khayati, Hédi Khelil, Mohamed Mediouni, Naceur Sardi, Ikbal Zalila, …
[14] Kmar Bendana, « Les sciences humaines et sociales en Tunisie depuis 2011 : une navigation sans boussole ? », Communications n° 114, 2024, pp. 113 à 124.
[15] En 1988, est créée l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle. (AMVPPC). L’Institut national d’Art et d’Archéologie prend le nom d’Institut national du patrimoine (INP) en 1993.
[16] Documentariste, producteur et créateur du festival Douze Doc Days en 2011, il dirige la Cinémathèque tunisienne de 2017 à 2020.
[17] En 2023, le prix Vittorio Boarini récompense ses efforts pour restaurer la filmographie africaine, dont Le Camp Thiaroye de Ousmane Sembene, par la World Cinema Foundation.