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Présences de la Tunisie au 39e festival de Bologne

 

Au milieu de la riche et dense programmation du 39ème festival Il Cinema retrovato (Bologne, 21-29 juin 2025), on peut remarquer une présence particulière des films tunisiens. Elle est le fruit d’une collaboration transnationale, solidaire et efficace, qui met en lumière la convergence d’initiatives individuelles partageant une conscience vive face à la vitesse de transformation des supports matériels et aux dangers de perte qui menacent les traces de la cinématographie tunisienne.

Une œuvre fétiche et trois films

Les films d’Albert Samama Chikli[1], pionnier du cinéma tunisien redécouvert depuis les années 1990, ont fait l’objet de deux séances thématiques.  Le Bey de Tunis, Pathé journal 7 juillet 1912, Tunis and surroundings, L’oasis de Gabès en Tunisie, Spectacle au café maure, Les écoles de l’Alliance Universelle Israélite en Tunisie, La récolte de l’huile d’olive, Zohra, Les souks, La pêche au thon constituent une collection de documentaires (à l’exception de Zohra), muets, de longueur et de facture diverses restaurés au fil des ans par les soins du Centre National du cinéma français. Les services d’archives du CNC participent à éclairer les fruits de la passion innovatrice d’un touche-à-tout qui fleurit avec l’extension du marché du film au Maghreb dans les premières décennies du XXème siècle[2]. La Cinémathèque de Bologne abrite aujourd’hui un fonds Samama Chikly qui, grâce à l’intérêt pour sa filmographie et la vague de sauvetage et de recherche que sa descendance, avec l’aide de Mohamed Challouf[3], a appuyé en déposant en 2015 une collection de photographies, des brouillons de lettres et de scénarios…[4], constitue une source sérieuse pour les travaux de spécialistes. Mariann Lewinsky, auteur d’un ouvrage collectif récent sur Albert Samama Chikly[5] a accompagné la présentation des films pendant le festival.

Le cinéaste et critique Férid Boughdir a assisté à la projection de son film Caméra arabe (66’, 1987) restauré comme le précédent, Caméra d’Afrique (90’ 1983), par le Centre National du cinéma en France[6]. Faisant suite à ce montage filmique que le journaliste devenu cinéaste a présenté et soutenu comme thèse, la série d’interviews des cinéastes arabes entrecoupées d’extraits remet en lumière leurs positions esthétiques et politiques face à l’hégémonie post-coloniale et leurs questionnements sur le rôle des intellectuels et des artistes au sein des systèmes de censure.

Jalila Baccar actrice et co-auteure du film La noce (El ‘Irs, Nouveau théâtre, 1978, 90’) dit au public sa joie de voir un film tunisien parlant en dialectal (darija) présenté en dehors de la sphère arabophone, soulignant une dimension supplémentaire du geste de restauration aujourd’hui. En plus de conserver et de restituer des supports fragilisés par le temps et le manque de moyens, pointe la volonté de rendre visibles des productions cantonnées dans des espaces non discernés par la perception cinéphilique afin de les faire accéder à une lecture et peut-être une légitimité. Dans le cas de ce film écrit et réalisé par le collectif du Nouveau Théâtre, la Cinémathèque de Lisbonne est maître d’œuvre comme pour Seuils interdits de Ridha Béhi (37’, 1972) restauré et projeté en 2017 à l’occasion de l’inauguration de la Cinémathèque tunisienne.

Le troisième film tunisien restauré pour cette 39ème session d’Il cinema retrovato  l’a été par les soins des cinémathèques de Bologne et de Bruxelles. Le choix de L’homme de cendres de Nouri Bouzid (109’, 1986) est significatif car le film représente un double tournant dans l’histoire récente du cinéma tunisien. Du point de vue des conditions de sa production, il marque la naissance d’une maison indépendante fondée par Bahaeddine Attia (1945-2007)[7] qui jouera un rôle actif dans l’évolution de la profession de producteur dans le monde arabe et sur le continent africain. L’homme de cendres est également un film marquant dans sa façon de traiter des questions jusque là tues ou abordées sous des formes détournées : l’homosexualité masculine et le viol.

La question de la présence tunisienne à Bologne en juin 2025 renvoie aux acquis et insuffisances du champ cinématographique tunisien. Ce dernier jouit d’une bonne réputation servie par une production croissante et variée, une représentativité dans les festivals internationaux et un public souvent loué par les visiteurs étrangers et béni par les organisateurs des manifestations locales. La pérennité de deux rencontres créées en 1964 (FIFAK : Festival International du film amateur de Kélibia) et en 1966 (JCC : Journées Cinématographiques de Carthage) a donné au secteur le temps et les moyens de fabriquer une dynamique s’appuyant sur une politique publique certes imparfaite mais enviée et souvent citée en exemple.

Contours et limites d’un secteur

Pour cerner la situation tunisienne, il faut observer sur la durée les rapports entre l’action de l’Etat et les initiatives privées, conflits et compromis ayant parfois ouvert des brèches et des avancées. Les questions de censure et de liberté d’expression ont longtemps structuré une relation de pouvoir qui a flanché devant les besoins d’un régime autoritaire de construire une image atténuant les échos de sa politique répressive. Cette dialectique a ouvert la voie à des initiatives et créations qui ont contribué à élargir la sphère d’influence et la base d’action à l’intérieur du pays : la production bénéficie d’un régime de subvention et d’encouragement préalable[8], la formation de techniciens est assurée par des écoles et instituts, privés et publics[9], les rencontres autour du cinéma sont vivaces et diversifiées[10].

De nombreuses revendications traversent le domaine, appelant à refondre sa législation pour l’adapter aux conditions matérielles et technologiques qui régissent actuellement l’industrie cinématographique. En plus des blocages bureaucratiques, des carences d’un autre type se font sentir dans le volet « critique ». L’actualité cinématographique nourrit un journalisme culturel attentif à la vitalité du milieu : radio et télévision font place à la production, aux interviews de réalisateurs, producteurs ou comédiens. Ouvrages, pages spéciales de journaux, rubriques de magazines couvrent la dynamique, rendent compte des festivals nationaux et internationaux[11]. Cette présence médiatique souvent événementielle manque parfois de recul. Pourtant, des revues comme Goha (devenue Septième Art), Nawadi Cinéma, Ecrans de Tunisie, Cinécrits ont donné du relief et des supports à la critique cinématographique développée à travers le réseau des ciné-clubs. L’Association Tunisienne de promotion de la critique cinématographique (ATPCC) créée en 1986 relance ses activités en 2024 en créant un site et en publiant un ouvrage collectif pour marquer le besoin de participer à la circulation d’une littérature critique, notamment autour du cinéma tunisien[12]. Travaux d’inventaires et bibliographie critique existent, en langues arabe et française[13]. Cependant malgré la création de cursus académiques, on enregistre peu de masters, de thèses comme de rencontres croisant réflexion, lecture comparée et approfondissement d’analyse de contenus et contextes. Cette caractéristique rejoint les orientations généralistes de l’enseignement et de la recherche en Tunisie, souvent « hors sol ». Les cursus de formation à tendance essentiellement professionnalisante favorisent les parcours de réalisation et de production au détriment d’une sensibilisation à l’histoire, à la sociologie ou à l’analyse critique des films. Si le phénomène rejoint la minorisation des sciences humaines et sociales dans les choix universitaires[14], les retombées dans le champ cinématographique font qu’il est principalement mû par les besoins et le rythme de fabrication des films et ainsi soumis à la pression économique immédiate du secteur.

Restaurer, sauver, montrer

L’attention aux copies des films anciens commence en Tunisie dans les années 1990, avec les débuts du numérique et l’apparition d’un intérêt pour la valorisation du patrimoine[15]. La sensibilisation se heurtant au manque de moyens locaux, l’aide de laboratoires français est mobilisée pour insuffler une deuxième vie à des films tunisiens retrouvés dans les archives : Le fou de Kairouan (Jean-André Kreusy, 73’, 1937), premier film musical parlant arabe est restauré en 1990 par les services des archives du Bois d’Arcy sous l’impulsion de Hichem Ben Ammar[16]. Dans la foulée de cette percée et grâce à une coopération culturelle et technique, le Centre national du cinéma français redonne vie aux films muets du premier cinéaste tunisien Albert Samama Chikly (1872-1933) : Zohra (35’, 1922) et Aïn El Ghezal (19’, 1924).

Après un court passage à la Cinémathèque tunisienne (2017-1019) et constatant l’inertie des pouvoirs publics face au coût de récupérer les traces de la filmographie tunisienne, Mohamed Challouf se lance dans une campagne de conservation des négatifs et des copies positives des films tunisiens[17].

Liste des films tunisiens restaurés d’après Mohamed Challouf

Viva la muerte, Fernando Arrabal, 1971, 90’, Cinémathèque de Toulouse

Mon village un village parmi tant d’autres, Taïeb Louhichi, 1972, 20’, Cinémathèque de Milan

Seuils interdits, Ridha Béhi, 1972, 37’, Cinémathèque de Lisbonne

La Noce, Nouveau Théâtre,  1978, 90’, Cinémathèque de Lisbonne

H’mida, Jean Michaud Mailland, 1966, 77’, DEFA, Berlin

Films d’Albert Samama Chikly, CNC France

Caméra d’Afrique, 1983, 90’ & Caméra arabe, 1987, 66’, Férid Boughdir, CNC France

L’ombre de la terre, Taïeb Louhichi, 1982, 85’, en cours de restauration à la cinémathèque de Toulouse

Les baliseurs du désert, Naceur Khemir, 1985, 95’, Cinémathèque de Belgique

L’homme de cendres, Nouri Bouzid, 1986, 109’, Cinémathèque de Bologne.

Si la mobilisation des cinémathèques européennes constitue une réponse solidaire face à la tyrannie de l’exploitation financière, elle ne peut faire oublier la nécessité d’engranger un mouvement autonome en faveur d’une politique publique désireuse de faire accéder le cinéma tunisien à une durabilité que les conditions de production et d’exploitation ne garantissent pas aujourd’hui. Pour sortir de cette dépendance technologique, disposer de moyens et d’équipement propres est rentable à plusieurs niveaux. En dégageant des crédits dans cette direction, on peut ouvrir des perspectives de métiers dans le secteur et faire advenir des programmes mieux ancrés dans la créativité et l’esthétique locales, curieux de la multitude des produits filmiques et de leur éparpillement.

Repérer, conserver, revoir, relire, analyser, pérenniser : ces objectifs parallèles à la restauration peuvent servir à nourrir une industrie culturelle en expansion, à mieux connaître l’évolution des tendances esthétiques, des compétences techniques et des moyens que le cinéma tunisien a mobilisés au cours de son histoire, tout en tirant profit des plateformes et applications de partage de contenu en ligne (YouTube, Facebook, Tik Tok…).

La transformation des habitudes de consommation visuelles et la banalisation du geste de filmer pourraient enrichir l’imaginaire des cinéastes à venir en passant par la mémoire d’œuvres enfouies n’ayant pas accédé à un statut de patrimoine (digne d’être) partagé. Avec la restauration des films tunisiens, le public peut accéder à un corpus oublié et souvent endommagé, découvrir d’autres sources d’information et de connaissance aptes à ouvrir des voies d’appropriation culturelle.

Hammam-Lif, le 15 août 2025

Chronique publiée dans 1895, revue d’histoire du cinéma, n° 106, été 2025, pp. 187-191.

Publiée également sur le site de l’Association Française de Recherche sur l’histoire du cinéma

Présences de la Tunisie au 39e festival de Bologne

 

Références

Kmar Bendana, 2012, « Les festivals et après ? »,  https://hctc.hypotheses.org/274

Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, cinéma et histoire », https://hctc.hypotheses.org/4056

Morgan Corriou, « Cinéma et urbanité à Tunis sous le protectorat français », L’Année du Maghreb, 12 | 2015, 181-195, http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2446 ; 

https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.2446

Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907- 1919) », Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Les Éditions du Sonneur, 2023, pp.122-143.

MariePierre-Bouthier & Salima Tenfiche, dir. Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb, Dossier L’Année du Maghreb, 33, 2025, https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14417 

Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Regards sur le cinéma amateur tunisien, Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.

[1] Morgan Corriou, « Albert Samama, a Tunisian Filmaker in the Ottoman Empire at War (1911-1913) », in Samuel Sami Everett et Rebekah Vince [dir.], Jewish-Muslim Interactions. Performing Cultures between North Africa and France, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, pp. 23-42.

[2] Morgan Corriou, « Le Maghreb dans le commerce mondial du film, (1907-1919), Carole Aurouet, Béatrice de Pastre, Laurent Véray, dir., Revoir le cinéma muet en France (1908-1919), Les Éditions du Sonneur, pp.122-143, 2023.

[3] Cinéaste et producteur, il crée en 1983 le premier festival dédié au cinéma africain en Italie et les rencontres cinématographiques de Hergla (2005-2017). En 2017, il participe au lancement de la Cinémathèque tunisienne.

[4]Kmar Bendana, 2022, « Croiser patrimoine, archives, histoire et cinéma »,  https://hctc.hypotheses.org/4056,

[5] Mariann Lewinsky [dir.], Albert Samama Chikli. Fotografo, cineasta, navigatore, Bologne, Cineteca di Bologna, Bologne, 2023.

[6] Le film a été refusé par d’autres comités de sélection Classics.

[7]Président puis secrétaire général de l’Association des Cinéastes Tunisiens (ACT), Vice président de la Fédération Pana-Africaine des Cinéastes (FEPACI) de 1975 à 1985, secrétaire exécutif de la même FEPACI de 1989 à 1995.

[8] Décret du 19 mars 2001, fixant les modalités d’octroi de subventions d’encouragement à la production cinématographique.

[9] Exemples : l’Ecole Supérieure de l’Audiovisuel et du Cinéma de Gammarth, (ESAC, Université d’El Manar), l’Institut Supérieur des Arts Multi Médias (ISAMM, Université de La Manouba), l’Ecole Supérieure d’Architecture et Design (ESAD, Tunis) ou la licence en sciences et techniques de l’audiovisuel de l’Université Centrale.

[10] Le réseau des ciné-clubs autrefois dense et actif reprend aujourd’hui sous de nouvelles formes.

[11]Les sites numériques Screen Arabia (https://screenarabia.com/) et Cinéma tunisien ( https://cinematunisien.com/ ) suivent l’actualité de la production et de la diffusion.

[12] Regards sur le cinéma amateur tunisien, Ons Kamoun & Kamel Ben Ouanès, dir., Tunis, Editions Sahar, Cahiers de l’ATPCC n° 1, 2024, 132 p.

[13] La production critique, en français et en arabe, est prolifique. On peut citer les noms de Tarak Ben Chaâbane, Kamel Ben Ouanès, Souad Ben Slimane, Leïla Berhouma, Sonia Chamkhi, Tahar Chikhaoui, Samira Dami, Asma Drissi, Abdelkrim Gabous, Neïla Gharbi, Henda Haouala, Mahmoud Jomni, Khemaïs Khayati, Hédi Khelil, Mohamed Mediouni, Naceur Sardi, Ikbal Zalila, …

[14] Kmar Bendana, « Les sciences humaines et sociales en Tunisie depuis 2011 : une navigation sans boussole ? », Communications n° 114, 2024, pp. 113 à 124.

[15] En 1988, est créée l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle.  (AMVPPC). L’Institut national d’Art et d’Archéologie prend le nom d’Institut national du patrimoine (INP) en 1993.

[16] Documentariste, producteur et créateur du festival Douze Doc Days en 2011, il dirige la Cinémathèque tunisienne de 2017 à 2020.

[17] En 2023, le prix Vittorio Boarini récompense ses efforts pour restaurer la filmographie africaine, dont Le Camp Thiaroye de Ousmane Sembene, par la World Cinema Foundation.

 

Festivals été 2014 : impressions d’une spectatrice

L’été a été meurtrier. Les festivals se sont tenus, tant bien que mal, avec des moyens sporadiques, une infrastructure inchangée, des moments de plaisir et des couacs. En dépit des morts, incendies et troubles divers, du temps, du travail et de l’argent ont été transformés en concerts, pièces, ballets, projections de films et de photos à travers la République. Le principe qui fait passer la joie avant le deuil joue toujours. Qu’il n’y ait pas eu de décrochage essentiel dans le programme festivalier de l’été 2014 est un signe de vitalité de la société tunisienne, un de plus, même s’il est adossé à des carences, des blocages et des difficultés qui datent et peinent à disparaître, faute d’une gestion publique plus saine, de réformes adéquates et de mœurs citoyennes.

Organisation et public 

La festivalite est une manne culturelle et touristique éprouvée. L’essaimage des festivals entretient depuis des décennies les loisirs estivaux tunisiens : on a fêté deux cinquantenaires, celui du Festival de Carthage et celui du Festival International du film amateur de Kélibia  (FIFAK). Sans cacher les inégalités qui séparent les grandes manifestations soutenues par l’Etat et les chancelleries des formules qui réussissent à imposer spécificité et régularité, la carte festivalière s’est étendue et diversifiée. Elle est sensiblement la même en ce quatrième été depuis 2011, avec ses écarts et disparités, des efforts et des mésaventures, des équipes fluctuantes, des prix qui n’ont pas tari les publics, un élan vers les régions moins nanties. Trafics de billetterie et régimes de faveur sont surveillés et combattus mais il ne faut pas se leurrer : le marché noir prospère et les resquilleurs sont toujours plus malins que les vigiles. Le sponsoring –encore plus nécessaire en temps de disette publique- introduit son lot de faveurs et de désordres, les habitudes de traficotage faisant le reste.

Une constante : les faiblesses du son. Les artistes équipés et avertis travaillent avec leurs techniciens et matériel propres. Autrement, le spectateur subit le vacarme des hauts parleurs et des consoles qui diffusent un tapage de boîte de nuit, sans le savoir-faire de d-j. Les pannes et fautes de balance, l’abus des effets sonores (comme l’écho) sont une insulte à la qualité des artistes et aux oreilles des spectateurs. Pourquoi nos festivals ne juguleraient-ils pas les techniciens formés par les écoles de cinéma et d’audio-visuel ? Les comités qui travaillent toujours dans la précipitation trouveraient dans ces compétences une efficacité de bon aloi.

Beaucoup reste à faire en amont des standards d’organisation comme du côté des usagers. Le tohu-bohu des bandes, les babillages pendant les spectacles et les bruits d’enfants parasitent les ambiances jusqu’à gêner la concentration des artistes. A la sortie, bouteilles en plastique, détritus de fruits secs et emballages de gâteaux et sandwichs tapissent les sols. Ces scènes off sont un de nos miroirs : le désir de spectacle s’apparente aux joies familiales et aux fêtes de quartier, réflexes de nuisance et de pollution compris. Même les festivals à forte sélectivité n’échappent pas à l’incivilité. Réformer le public est-il un objectif de politique culturelle ? La révolution est loin d’être advenue dans le domaine de la culture, régi par une grammaire commerciale paresseuse et un public désinvolte.

Programmer d’accord mais la vision ?

Pour le bonheur du public, les ressources festivalières sont rôdées : les organisateurs ont pensé à des valeurs sûres, en variant selon les goûts, les âges et les cachets des artistes. Des écrans dressés dans certaines villes ont relié des populations éloignées à des spectacles difficiles à déplacer, à des cycles de cinéma itinérant. On a allié des célébrités internationales avec des artistes du crû, des vedettes consacrées avec des talents qui montent. Le one man show est cependant omniprésent, la scène culturelle comme la scène politique exhibent des potentialités anciennes qui peinent à se renouveler, à accoucher de modes de fonctionnement plus collectifs. Le besoin de détente et d’amusement est un carburant en temps de crise et, à leur manière, les artistes sont des secouristes et des thérapeutes. Côté musical, différents genres occidentaux et orientaux ont égayé les grands et les petits. Le centenaire de la chanteuse Saliha (1914-1958) a marqué la saison ; le rap, sorti de l’underground, se voit consacré à travers les noms les plus connus ; la musique soufie, jouée cette année sous tous arrangements, fait office de référent patriotique. Le théâtre a exhibé le répertoire « post-révolution », chargé de référence aux événements, avec des textes et des interprétations mis à jour au fil de l’actualité. Entre dérision et caricature, les citations de la vie politique et les moqueries envers les gouvernants transportent les publics. Les sketchs construits ou improvisés autour des sorties verbales des politiciens, de leur accoutrement et de leurs frasques sont des moments de gaie concorde. Les scènes de festival fonctionnent comme des espaces d’un exercice de la politique, direct et spontané, enjoué mais pas dénué de sens. Collectes pour les martyrs, rappels de solidarité avec Gaza et clins d’œil envers les policiers de service servent de liens et de messages. Joie de vivre et scepticisme envers la politique trouvent des soupapes à travers les spectacles qui canalisent, dans l’éphémère et l’amusement, un rejet de l’ordre arrogant de la politique.

En dépit des inévitables (quoique !) annulations et des bisbilles entre artistes, la programmation a tourné mais panachage et planification ne signifient pas vision. Au niveau de chaque festival comme sur le plan national, on vit sur l’acquis. Les mesures légales, les procédures et les équipes en l’état ne permettent pas d’aller au-delà de la planification des représentations, du marketing et de l’effort de suivi.

Epaisseur et médiation 

Conformément aux b.a ba gestionnaires, les supports d’information et de communication sont actionnés. Les spots d’annonces en boucle et les pages facebook informent quotidiennement sur les programmes, diffusent déclarations d’artistes et de responsables. Les avis de spectateurs prennent leur place dans les reportages. Les affiches et les flyers jonchent murs et sols et les voitures de publicité circulent dans les rues et sur les plages. La matière journalistique (interviews, critiques, extraits et échos) est telle que les pages « Culture » refusent des papiers, dit-on. Une manifestation chassant la précédente, des chroniques ne parviennent pas à parution. La nouvelle est à double tranchant : bonne parce que ça dit la profusion culturelle et le besoin d’en faire plus côté information, mauvaise parce que ce débordement reflète l’étroitesse des relais médiatiques et le manque de décentralisation. Si la radio arrive à couvrir les festivals régionaux, la télévision et la presse écrite sont moins en phase. C’est un signal en soi. Pourquoi ne pas penser à des magazines plus structurés ? A côté des plateaux qui font écho à l’événementiel, pourquoi ne pas réfléchir à des débats approfondis à partir de la vie culturelle et de son pic estival ? Comme ailleurs, la vitesse des faits et le foisonnement de l’actualité en appellent à un journalisme de plus d’épaisseur. Il est naturel que les magazines culturels, en papier ou en ligne, soient branchés sur ce qui se passe à chaud mais pourquoi ne pas penser à des formes d’expression plus réfléchie, même si cela exige du temps et de la collégialité, en amont des comités de rédaction et des agendas ? Investir davantage dans l’enquête et la médiation peut entraîner le métier de journaliste pris de court, comme d’autres, par l’explosion de la parole et de la créativité, vers une meilleure adaptation.

Entre désir de faire la fête, une armature matérielle, médiatique et juridique inadaptée et comportements inciviques, les festivals de l’été 2014 reflètent une image de la Tunisie, en suspens, se tenant sur un fil joyeux, mais fragile et menacé. L’aspiration au changement qui s’est exprimée en 2011 fait du sur-place, laissant flotter un espoir immobile, figé par l’insécurité ambiante, attristé par les morts récentes et bloqué par des carcans. Un espoir quand même ? La société tunisienne, vivante mais bridée attend de secouer ses torpeurs, de tracer un sens qui prendrait en charge les pièges d’une prise en otage par l’argent, la précipitation et le mépris de la culture.

Hammam-Lif, le 1er septembre 2014

Publié

-dans le magazine REALITES n° 1497, Tunis, 3-10 septembre 2014, pp. 52-53

http://www.realites.com.tn/2014/09/06/festivals-de-lete-2014-laspiration-au-changement-fait-du-sur-place/

et dans Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014, p. 12.

 

 

 

La ‘Hadhra’ d’Hammam-Lif

 C’était bon d’être parmi le public du théâtre de plein air d’Hammam-Lif, le jeudi 31 juillet 2014. Pour l’ouverture de la 35ème session du Festival de Boukornine (qui a obtenu le label « international » après 2011), on a programmé une représentation d’El Hadhra de Fadhel Jaziri. Ce spectacle, remis sur le tapis depuis plus de 20 ans, a donné une version colorée, pleine de lumière et d’énergie à 1500 spectateurs -d’après les organisateurs – qui ne demandaient qu’à entendre, chanter et danser sur des airs devenus, pour la plupart, des tubes.

Au-delà de la reprise, un hymne à la joie

Fadhel Jaziri a commencé depuis 1991 à sortir le patrimoine musical religieux tunisien de son usage confiné et de sa gangue répétitive. Accompagné de Samir Agrebi au départ, ils ont redonné éclat et vie (à travers les méga-spectacles Nouba et Hadhra) à quantité de chants soufis, connus aujourd’hui par toutes les couches de la population, psalmodiés en toute circonstance et à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Ce succès aurait pu créer uniquement des ritournelles. Les refrains d’El Hadhra sont de toutes les fêtes, à la radio et dans les variétés télévisées ; des orchestres adaptent des remake d’occasion. Au fil des ans, les hadhra-s de Fadhel Jaziri suivent leur chemin, introduisent des instruments, essayent des rythmes et mélangent des voix qui donnent, à chaque étape, un souffle montrant une envie d’aller au-delà de la répétition. La version donnée à Hammam-Lif s’est adaptée aux lieux sans lésiner sur les arrangements, les envolées, les effets scéniques et les touches qui font de chaque représentation un unicum. A côté du drapeau palestinien marquant l’histoire tragique en train de se dérouler à Gaza, les apparitions d’une femme solennelle, en transes, dynamique ou nourricière animent l’assemblée masculine de chanteurs et instrumentistes. Autre fil conducteur d’élégance et de légèreté, le derwiche en costume blanc, chemla et chéchia (Saber el Hammi) dont la danse tonifie la scène. Le travail sur les costumes (le lin des bden fait oublier l’austérité du vêtement) et sur les couleurs (jebba-s en soie, voile ou lin, rouge, rose, noir, écru et blanc) ajoute au plaisir des yeux. Cet aspect de la scénographie esthétise des savoir-faire anciens (tissu, bois, vannerie…) dont la vie ne se limite pas à se reproduire à l’identique.

Styles, voix et instruments

Le spectacle enfile les genres classiques, joue sur les habillages en injectant, à petites doses, variantes et nouveautés. Au son des bendir-s, un sanjâq flamboyant introduit une psalmodie de la fatihâ, façon Jamaâ az-zaytouna. Suivent des airs soufi-s familiers qui emmènent vers le jazz ou le reggae, touchent jusqu’aux accents de chants grégoriens et aux airs d’opéra. En jebba rouge, Samir Rsaïssi, chef de chœur et d’orchestre, veille aux transitions de rythme, arbore son violon de temps à autre et chante, pour le bonheur de l’assistance enflammée, l’incontournable Ya Belhassen Chédli. De l’autre côté de la scène, en seroual et farmla clairs, le saxophone (Riadh Sghaïer) règne sur la durée du spectacle, il en est le fil rouge sonore et le point d’équilibre discret, comme la tenue d’intérieur du musicien. Sans priver le public des classiques qui le font vibrer (rays lab’har par Hédi Dounia ou ‘ala Allah dilali par Karim Chouaïeb), Fadhel Jaziri ose la contemporanéité (moins que dans la version Carthage 2010) avec la complainte Ellayl zahi (Emna Jaziri) ou le chant Saïda Manoubia en mode rock (Ali Jaziri, guitare électrique). Le spectacle se termine avec wassilatouna illa Allah après la lecture du poème du marocain Ibn ‘Achir (un classique de l’enseignement zaytounien), récité à l’ancienne. Tout au long de la soirée, Dieu, ses vertus, ses prophètes et ses saints sont chantés sous tous les modes, leur grandeur est signifiée par la mesure et les voix, leur éternité réside dans les envoûtements créés par l’invocation de ses noms. La transe, stylisée sur scène, est réelle sur les gradins, dansée comme on danse aujourd’hui, partout dans les fêtes, sous des rafales de youyous, les applaudissements en cadence et les téléphones mobiles enregistreurs.

Un vent de joie a soufflé pendant deux heures dans le petit théâtre à flanc de montagne. Cela fait du bien en ces temps moroses et lourds. Des échappées comme celle de la Hadhra réconcilient les Tunisien/nes avec eux-mêmes et avec des ancêtres qui n’ont pas laissé que des reliques. Aux anciens ont succédé des musiciens, des chanteurs, des artisans, des artistes et des techniciens qui poursuivent la route et continuent à donner aux gens l’envie de vivre, de croire et d’aimer le beau. La culture n’est-ce-pas cette chaîne de création et de survie qui relie les hommes et les femmes à travers les âges ? La Hadhra d’Hammam-Lif 2014 a fonctionné de façon saisissante comme un message d’évasion et de relais dans un présent menacé. Message reçu si l’on en croit le public sorti comme dopé,  à la fin de ce premier spectacle d’une saison qui s’annonce riche.

Hammam-Lif, le 1er août 2014

Publié sur le magazine REALITES n° 1494,  Tunis, 14-20 août 2014, pp 52-53