Dans la voie d’une biographie de Habib Bourguiba jusqu’à aujourd’hui difficile à établir, il y a des étapes, des opérations qui peuvent préparer le terrain, en passant par les sources disponibles, apparentes, à notre portée. Les centaines de discours prononcés par lui par exemple, qui ont pu être recensés, transcrits, traduits, rassemblés, constituent une ressource à prendre au sérieux, à examiner de près, en attendant d’en trouver de nouvelles.
Seize discours
C’est ce qu’a tenté Hichem Abdessamad en sélectionnant seize discours qui ponctuent le chemin du zaïm devenant raïs en s’appuyant sur l’énergie d’un verbe qui va marquer un style, un temps et une façon de faire de la politique en Tunisie. Hichem Abdessamad plonge dans les termes et les contextes de chaque discours, remet en perspective les enjeux apparents et cachés, dégage les cohérences comme les contradictions, instaure un niveau de lecture et d’interprétation qui ouvre des pistes. L’ouvrage donne ainsi les moyens d’un examen dynamique et critique de la politique de Habib Bourguiba, à partir d’un matériau apparemment familier.
Après un prologue (pp. 29-43) qui expose le choix de la démarche, la conscience de ses hésitations, les limites de ce qui est attendu d’une anthologie des discours écrits de 1955 à 1974, le premier chapitre pose « les discours de Bourguiba comme archive (s) » (pp. 45-76). Dans cette partie, l’auteur se démarque des entreprises précédentes, à commencer par celle du mémorialiste officiel Mohamed Sayah (1933-2018)1 qui a colligé et édité l’ensemble des discours prononcés par Bourguiba de 1955 à 1981, édités en 24 tomes et 31 volumes. Tout en explicitant et en déconstruisant ce corpus, H. Abdessamad souligne les liens dialectiques entre discours écrits et oraux, la façon dont les différentes versions circulent et les guerres que livre Habib Bourguiba pour sculpter sa stature de Combattant Suprême, aux dépens des luttes de tous les autres acteurs d’un Mouvement national échafaudé au gré des événements vécus après l’indépendance du pays. Certains passages montrent que Bourguiba a probablement relu les traductions des textes avant leur édition. Afin de capter d’autres voix, l’auteur de l’anthologie s’engage à prendre en compte les témoignages qui se développent à partir de 2011, ouvrant sur une approche des conflits avec les contemporains d’un président de la République pédagogue de ses choix de gouvernement et des retombées de sa politique sur les partisans et les opposants. Les références historiennes qui jalonnent les analyses des discours marquent des options de méthode que H. Abdessamad consent à qualifier de « girouette » mais qui sont des repères face à une matière qu’il s’agit de dé-familiariser.

Tunisie, 1957. Le président tunisien Habib Bourguiba s’adressant à la nation lors d’une allocution radiophonique en 1957 depuis son palais de Carthage.
Crédits : TAP / AFP
Nous voilà donc devant un chantier prudemment balisé et mené autour de discours plus ou moins connus mais dont le traitement proposé vise à replacer un homme et une époque morts dans une histoire contemporaine qui en reste largement empreinte : « Le discours est désormais susceptible d’une autre intelligibilité, ni polémique ni mimétique ; ni complice ni hargneuse » (p.22).
Les chapitres deux (Du zaïm au raïs, pp.77-253), trois (Les discours de la réforme…, pp. 255-378), quatre (…Et arguments autoritaires, pp. 379-477), cinq (Géopolitique de Bourguiba, pp. 479-579) sont organisés selon le même schéma : le texte du discours en caractères italiques est suivi de son analyse par l’auteur. Quatre encadrés (pp. 104-105, 132, 174-175, 275-276) jalonnent le volume d’extraits divers qui viennent croiser le propos.
Politique et histoire
Beaucoup de questions transparaissent de ce plan articulé par une approche au scalpel d’un langage mis au service de l’action au point de devenir une façon d’agir. Que ce soit dans les discours autour du Code du statut personnel (10 août 1956), celui de Jéricho (3 mars 1965) ou celui du Palmarium (16 décembre 1972), popularisés par la banalisation des réseaux sociaux, on retrouve la capacité de l’orateur à déconstruire les idées de son époque, à les expliquer ou les excuser tout en démontrant leur caractère « étriqué » voire obsolète, à revenir aux objectifs essentiels en revoyant les moyens de les réaliser, moyennant souvent des raccourcis. Au-delà de l’efficacité tactique du moment où le discours est prononcé, leur lecture aujourd’hui révèle une aptitude à contrer les dangers propres à chaque occasion : la désunion du peuple tunisien, la foi dans une puissance arabe illusoire, la mise en évidence d’une proposition putschiste de Kadhafi.
D’autres discours comme celui de Monastir (8 août 1968) ou pour l’ouverture du colloque Identité culturelle et conscience nationale en Tunisie organisé par le Centre d’études et de Recherches Economiques et Sociales (CERES, 18 mars 1974) mettent en évidence la portée stratégique des tournures de phrases de Bourguiba et/ou de ses trouvailles rhétoriques (la personnalité tunisienne ou nationale), y compris quand il n’est pas au mieux de sa lucidité politique. Cela fait partie des attributs du leader et permet de couvrir autant des erreurs de jugement immédiates que des tendances autoritaires.
Parmi l’échantillon des textes figurent des discours peu connus et peu médiatisés (discours d’Ankara, 25 mars 1963) qui prouvent à quel point Bourguiba parlait et s’adressait à son public comme un historien (remarque de Hichem Djaït rapportée par l’auteur). Plus que dans les neuf leçons d’histoire du mouvement national qu’il impose de prononcer sous l’égide de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) en 1973, devant un parterre universitaire au Campus d’El Manar, c’est dans des discours ouvertement politiques qu’il articulait ses visions de l’histoire avec des démonstrations extraites de l’actualité. A titre d’exemple, son analyse de la situation de la Palestine comme étant une colonisation territoriale éclaire ses conseils tactiques de l’époque dont la réception est fragilisée par son opposition frontale à Jamel Abdennasser et à son idéal nationaliste arabe.
Malgré un choix partiel et limité de discours étalés sur les deux décennies qui précèdent « l’hiver du patriarche », on ressort de la lecture de cette anthologie avec une chronologie plus précise de l’évolution de la pensée et de l’action politiques de Bourguiba. Hichem Abdessamad les résume dans un épilogue (pp. 581-599) autour de trois constats sur l’apport de Bourguiba à l’histoire de la culture politique tunisienne : une parole fondatrice du pouvoir, les limites d’un récit des origines ego-centré, le primat du politique (l’État) sur le religieux (l’Islam).
Kmar Bendana
Hammam-Lif, novembre 2025
Compte rendu publié dans IBLA n° 236, 2025, pp. 255-258.
- المولدي الأحمر، محمد الصّياح، الفاعل والشّاهد، تونس،دار سيراس للنّشر،2012 |Mouldi Lahmar, Mohamed Sayah, acteur et témoin, Tunis, Cérès Editions, 2012. ↩︎