Compte rendu de l’ouvrage
Sabrina Mervin & Augustin Jomier, Savants musulmans au Maghreb, Marseille, Diacritiques Editions, Série « Islamo-logiques », 2023, 321p.
L’islamologie française, branche de l’orientalisme étudiant l’islam comme religion et comme système de pensée, a connu plusieurs phases dans son évolution. L’ouvrage Savants musulmans au Maghreb pourrait être un des signes du changement actuel de cette discipline universitaire. Il s’adresse à un public étudiant francophone et investit le terrain maghrébin, à travers douze portraits de savants édités dans une maquette illustrée.
Le traitement médiatique de l’Islam en France, soumis à la pression de l’actualité, appauvrit la lecture de la culture musulmane, dont les constituants sont anciens et les sources et canaux divers. Ce recueil prend le parti pédagogique de faire connaître les soubassements de savoirs qui résonnent aujourd’hui en France, à travers des personnages qui les ont produits et transmis au cours des deux derniers siècles. Douze biographies résument les itinéraires de médiateurs d’une connaissance faite de textes, de gestes, d’expériences, de prises de position et de supports. Comme le souligne le titre du programme de recherche L’enseignement de l’islam au Maroc, XVIIème-XXème siècles. Islamologie et sciences sociales dont l’ouvrage est issu, l’érudition et le partage des savoirs musulmans gagnent à être étudiés à travers leurs effets sur les sociétés, les vecteurs qui les charrient, les usages qu’en font les populations, les controverses qui les ont nourries, leurs héritages, revendiqués ou non.
Douze figures déplient un panorama sur l’Islam savant maghrébin : Muhammed Ibn Ali al-Sanusi, Mohamed Bayram V, Ahmad Boularaf, Muhammad al-Hajwi, Muhammad al- Fasi, Ibrahim Bayyud, Al Mukhtar wuld Hamidun, Abdelahmid ibn Badis, Abdelahhay al-Kattani, Dalil Boubakeur, Abdallah Serge Athaparro, Aïcha El Hajjami. Leurs textes, leurs enseignements et leurs pratiques ont été diffusés en milieu urbain et rural, localement et en dehors de leurs territoires. Cette option éditoriale permet de sortir des lectures exégétiques et d’élargir les recueils de textes, puisés le plus souvent dans des collections classiques du Machrek, à des corpus moins connus. Entre histoire culturelle et histoire sociale, chaque auteur de biographie s’est essayé à rendre l’itinéraire et le rôle de chaque ‘alim (une jurisconsulte marocaine clôt l’ensemble) comme enseignant, juriste, réformateur, copiste, libraire, savant de cour ou imam.
Sabrina Mervin (spécialiste du chi’isme) et Augustin Jomier (auteur d’une thèse sur l’ibadisme en Algérie), coordinateurs de la publication, ont réussi à donner une image dynamique de l’histoire des savoirs musulmans tels qu’ils s’élaborent au Maghreb et circulent, du XIXème siècle à nos jours. Au fil du temps, on voit poindre le thème de la femme dans les travaux et les préoccupations des intellectuels musulmans (qui se prononcent en faveur de l’enseignement féminin) comme on suit les transformations induites par l’imprimerie et autres technologies (radio, télévision, internet…) sur la vie matérielle et culturelle au Nord de l’Afrique. Les réseaux d’études et d’échanges du manuscrit et de l’imprimé s’étendent jusqu’à Tombouctou et fabriquent des relais au-delà du Hedjaz et du Yémen. Le renouveau confrérique du XIXème siècle, fruit du développement des transports et réaction face à l’expansion coloniale, est un des moteurs de la production intellectuelle musulmane. Celle-ci poursuit la veine soufie tout en engrangeant les nouvelles mœurs (la tradition du mawlid), le contrôle administratif ou les questionnements des fidèles (positions corporelles, inhumation des morts…). Avec les progrès de l’école, le nombre de bénéficiaires de ces savoirs écrits et oraux augmente, empruntant des branches qui se diversifient et contribuant à varier les styles d’apprentissage et les formats d’écriture. En même temps que les bibliothèques se multiplient et que les réseaux marchands se développent, une expression politique ancrée dans une culture érudite et populaire s’élabore face à la domination coloniale puis aux modes de gestion post-coloniale du culte. Avec la mondialisation, les modèles de formation, les contenus et les méthodes d’enseignement s’adaptent à la demande transnationale.
La galerie des portraits est suggestive et l’ouvrage, maniable et agréable à lire, sort des sentiers battus en attirant l’attention vers une région sous-représentée dans les études « orientalistes » et en faisant entrevoir les passerelles pouvant les actualiser. On sort cependant de sa lecture avec quelques regrets : on aurait aimé en savoir davantage sur les auteurs et autrices des biographies comme il manque au profane et au spécialiste une bibliographie de synthèse issue de chaque notice ou pour approfondir le thème.
5 janvier 2024
Publié dans IBLA n° 233
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Kmar Bendana (8 mars 2025). Savants musulmans au Maghreb. HCTC. Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13fqw